y ait un dérangement notoire dans les canaux naturels de l'eau,
puisqu'elle ne garde plus le nivellement régulier qu'elle avait naguère.
--Sont-ce des canaux naturels, ou des aqueducs faits de main d'homme?
demanda l'opiniâtre Consuelo: voilà ce qu'il importerait de savoir.
--Voilà ce dont personne ne peut s'assurer, répondit le chapelain,
puisque le comte Albert ne veut point qu'on touche à sa chère fontaine,
et a défendu positivement qu'on essayât de la nettoyer.
--J'en étais sûre! dit Consuelo en s'éloignant; et je pense qu'on fera
bien de respecter sa volonté, car Dieu sait quel malheur pourrait lui
arriver, si on se mêlait de contrarier sa sirène!
«Il devient à peu près certain pour moi, se dit le chapelain en quittant
Consuelo, que cette jeune personne n'a pas l'esprit moins dérangé que
monsieur le comte. La folie serait-elle contagieuse? Ou bien maître
Porpora nous l'aurait-il envoyée pour que l'air de la campagne lui
rafraîchît le cerveau? A voir l'obstination avec laquelle elle se
faisait expliquer le mystère de cette citerne, j'aurais gagé qu'elle
était fille de quelque ingénieur des canaux de Venise, et qu'elle
voulait se donner des airs entendus dans la partie; mais je vois bien à
ses dernières paroles, ainsi qu'à l'hallucination qu'elle a eue à propos
de Zdenko ce matin, et à la promenade qu'elle nous a fait faire cette
nuit au Schreckenstein, que c'est une fantaisie du même genre. Ne
s'imagine-t-elle pas retrouver le comte Albert au fond de ce puits!
Malheureux jeunes gens! que n'y pouvez-vous retrouver la raison et la
vérité!»
Là-dessus, le bon chapelain alla dire son bréviaire en attendant le
dîner.
«Il faut, pensait Consuelo de son côté, que l'oisiveté et l'apathie
engendrent une singulière faiblesse d'esprit, pour que ce saint homme,
qui a lu et appris tant de choses, n'ait pas le moindre soupçon de ce
qui me préoccupe à propos de cette fontaine, mon Dieu, je vous en
demande pardon, mais voilà un de vos ministres qui fait bien peu d'usage
de son raisonnement! Et ils disent que Zdenko est imbécile!»
Là-dessus, Consuelo alla donner à la jeune baronne une leçon de solfège,
en attendant qu'elle pût recommencer ses perquisitions.
XXXIX.
«Avez-vous jamais assisté au décroissement de l'eau, et l'avez-vous
quelquefois observée quand elle remonte? demanda-t-elle tout bas dans la
soirée au chapelain, qui était fort en train de digérer.
--Quoi! qu'y a-t-il? s'écria-t-il en bondissant sur sa chaise, et en
roulant de gros yeux ronds.
--Je vous parle de la citerne, reprit-elle sans se déconcerter;
avez-vous observé par vous-même la production du phénomène?
--Ah! bien, oui, la citerne; j'y suis, répondit-il avec un sourire de
pitié. Voilà, pensa-t-il, sa folie qui la reprend.
--Mais, répondez-moi donc, mon bon chapelain, dit Consuelo, qui
poursuivait sa méditation avec l'espèce d'acharnement qu'elle portait
dans toutes ses occupations mentales, et qui n'avait aucune intention
malicieuse envers le digne homme.
--Je vous avouerai, Mademoiselle, répondit-il d'un ton très froid, que
je ne me suis jamais trouvé à même d'observer ce que vous me demandez;
et je vous déclare que je ne me suis jamais tourmenté au point d'en
perdre le sommeil.
--Oh! j'en suis bien certaine, reprit Consuelo impatientée.»
Le chapelain haussa les épaules, et se leva péniblement de son siège,
pour échapper à cette ardeur d'investigation.
«Eh bien, puisque personne ici ne veut perdre une heure de sommeil pour
une découverte aussi importante, j'y consacrerai ma nuit entière, s'il
le faut, pensa Consuelo.»
Et, en attendant l'heure de la retraite, elle alla, enveloppée de son
manteau, faire un tour de jardin.
La nuit était froide et brillante; les brouillards s'étaient dissipés à
mesure que la lune, alors pleine, avait monté dans l'empyrée. Les
étoiles pâlissaient à son approche; l'air était sec et sonore. Consuelo,
irritée et non brisée par la fatigue, l'insomnie, et la perplexité
généreuse, mais peut-être un peu maladive, de son esprit, sentait
quelque mouvement de fièvre, que la fraîcheur du soir ne pouvait calmer.
Il lui semblait toucher au terme de son entreprise. Un pressentiment
romanesque, qu'elle prenait pour un ordre et un encouragement de la
Providence, la tenait active et agitée. Elle s'assit sur un tertre de
gazon planté de mélèzes, et se mit à écouter le bruit faible et plaintif
du torrent au fond de la vallée. Mais il lui sembla qu'une vois plus
douce et plus plaintive encore se mêlait au murmure de l'eau et montait
peu à peu jusqu'à elle. Elle s'étendit sur le gazon pour mieux saisir,
étant plus près de la terre, ces sons légers que la brise emportait à
chaque instant. Enfin elle distingua la voix de Zdenko. Il chantait en
allemand; et elle recueillit les paroles suivantes, arrangées tant bien
que mal sur un air bohémien, empreint du même caractère naïf et
mélancolique que celui qu'elle avait déjà entendu:
«Il y a là-bas, là-bas, une âme en peine et en travail, qui attend sa
délivrance.
«Sa délivrance, sa consolation tant promise.
«La délivrance semble enchaînée, la consolation semble impitoyable.
«Il y a là-bas, là-bas, une âme en peine et en travail qui se lasse
d'attendre.»
Quand la voix cessa de chanter, Consuelo se leva, chercha des yeux
Zdenko dans la campagne, parcourut tout le parc et tout le jardin pour
le trouver, l'appela de divers endroits, et rentra sans l'avoir aperçu.
Mais une heure après qu'on eut dit tout haut en commun une longue prière
pour le comte Albert, auquel on invita tous les serviteurs de la maison
à se joindre, tout le monde étant couché, Consuelo alla s'installer
auprès de la fontaine des Pleurs, et, s'asseyant sur la margelle, parmi
les capillaires touffues qui y croissaient naturellement, et les iris
qu'Albert y avait plantés, elle fixa ses regards sur cette eau immobile,
où la lune, alors parvenue à son zénith, plongeait son image comme dans
un miroir.
Au bout d'une heure d'attente, et comme la courageuse enfant, vaincue
par la fatigue, sentait ses paupières s'appesantir, elle fut réveillée
par un léger bruit à la surface de l'eau. Elle ouvrit les yeux, et vit
le spectre de la lune s'agiter, se briser, et s'étendre en cercles
lumineux sur le miroir de la fontaine. En même temps un bouillonnement
et un bruit sourd, d'abord presque insensible et bientôt impétueux, se
manifestèrent; elle vit l'eau baisser en tourbillonnant comme dans un
entonnoir, et, en moins d'un quart d'heure, disparaître dans la
profondeur de l'abîme.