Elle se hasarda à descendre plusieurs marches. L'escalier, qui semblait
avoir été pratiqué pour qu’on pût approcher à volonté du niveau variable
de l'eau, était formé de blocs de granit enfoncés ou taillés en spirale
dans le roc. Ces marches limoneuses et glissantes n'offraient aucun
point d'appui, et se perdaient dans une effrayante profondeur.
L'obscurité, un reste d'eau qui clapotait encore au fond du précipice
incommensurable, l'impossibilité d'assurer ses pieds délicats sur cette
vase filandreuse, arrêtèrent la tentative insensée de Consuelo; elle
remonta à reculons avec beaucoup de peine, et se rassit tremblante et
consternée sur la première marche.
Cependant l'eau semblait toujours fuir dans les entrailles de la terre.
Le bruit devint de plus en plus sourd, jusqu'à ce qu'il cessa
entièrement; et Consuelo songea à aller chercher de la lumière pour
examiner autant que possible d'en haut l'intérieur de la citerne. Mais
elle craignit de manquer l'arrivée de celui qu'elle attendait, et se
tint patiemment immobile pendant près d'une heure encore. Enfin, elle
crût apercevoir une faible lueur au fond du puits; et, se penchant avec
anxiété, elle vit cette tremblante clarté monter peu à peu. Bientôt elle
n'en douta plus; Zdenko montait la spirale en s'aidant d'une chaîne de
fer scellée aux parois du rocher. Le bruit que sa main produisait en
soulevant cette chaîne et en la laissant retomber de distance en
distance, avertissait Consuelo de l'existence de cette sorte de rampe,
qui cessait à une certaine hauteur, et qu'elle n'avait pu ni voir ni
soupçonner. Zdenko portait une lanterne, qu'il suspendit à un croc
destiné à cet usage, et planté dans le roc à environ vingt pieds
au-dessous du sol; puis il monta légèrement et rapidement le reste de
l'escalier, privé de chaîne et de point d'appui apparent. Cependant
Consuelo, qui observait tout avec la plus grande attention, le vit
s'aider de quelques pointes de rocher, de certaines plantes pariétaires
plus vigoureuses que les autres, et peut-être de quelques clous
recourbés qui sortaient du mur, et dont sa main avait l'habitude. Dès
qu'il fut à portée de voir Consuelo, celle-ci se cacha et se déroba à
ses regards en rampant derrière la balustrade de pierre à demi
circulaire qui couronnait le haut du puits, et qui s'interrompait
seulement à l'entrée de l'escalier. Zdenko sortit, et se mit à cueillir
lentement dans le parterre, avec beaucoup de soin et comme en
choisissant certaines fleurs, un gros bouquet; puis il entra dans le
cabinet d'Albert, et, à travers le vitrage de la porte, Consuelo le vit
remuer longtemps les livres, et en chercher un, qu'il parut enfin avoir
trouvé; car il revint vers la citerne en riant et en se parlant à
lui-même d'un ton de contentement, mais d'une voix faible et presque
insaisissable, tant il semblait partagé entre le besoin de causer tout
seul, selon son habitude, et la crainte d'éveiller les hôtes du château.
Consuelo ne s'était pas encore demandé si elle l'aborderait, si elle le
prierait de la conduire auprès d'Albert; et il faut avouer qu'en cet
instant, confondue de ce qu'elle voyait, éperdue au milieu de son
entreprise, joyeuse d'avoir deviné la vérité tant pressentie, mais émue
de l'idée de descendre au fond des entrailles de la terre et des abîmes
de l'eau, elle ne se sentit pas le courage d'aller d'emblée au résultat,
et laissa Zdenko redescendre comme il était monté, reprendre sa
lanterne, et disparaître en chantant d'une voix qui prenait de
l'assurance à mesure qu'il s'enfonçait dans les profondeurs de sa
retraite:
«La délivrance est enchaînée, la consolation est impitoyable.»
Le coeur palpitant, le cou tendu, Consuelo eut dix fois son nom sur les
lèvres pour le rappeler. Elle allait s'y décider par un effort héroïque,
lorsqu'elle pensa tout à coup que la surprise pouvait faire chanceler
cet infortuné sur cet escalier difficile et périlleux, et lui donner le
vertige de la mort. Elle s'en abstint, se promettant d'être plus
courageuse le lendemain, en temps opportun.
Elle attendit encore pour voir remonter l'eau, et cette fois le
phénomène s'opéra plus rapidement. Il y avait à peine un quart d'heure
qu'elle n'entendait plus Zdenko et qu'elle ne voyait plus de lueur de
lanterne, lorsqu'un bruit sourd, semblable au grondement lointain du
tonnerre, se fit entendre; et l'eau, s'élançant avec violence, monta en
tournoyant et en battant les murs de sa prison avec un bouillonnement
impétueux. Cette irruption soudaine de l'eau eut quelque chose de si
effrayant, que Consuelo trembla pour le pauvre Zdenko, en se demandant
si, à jouer avec de tels périls, et à gouverner ainsi les forces de la
nature, il ne risquait pas d'être emporté par la violence du courant, et
de reparaître à la surface de la fontaine, noyé et brisé comme ces
plantes limoneuses qu'elle y voyait surnager.
Cependant le moyen devait être bien simple; il ne s'agissait que de
baisser et de relever une écluse, peut-être de poser une pierre en
arrivant, et de la déranger en s'en retournant. Mais cet homme, toujours
préoccupé et perdu dans ses rêveries bizarres, ne pouvait-il pas se
tromper et déranger la pierre un instant trop tôt? Venait-il par le même
souterrain qui servait de passage à l'eau de la source? Il faudra
pourtant que j'y passe avec ou sans lui, se dit Consuelo, et cela pas
plus tard que la nuit prochaine; _car il y a là-bas une âme en travail
et en peine qui m'attend et qui se lasse d'attendre_. Ceci n'a point été
chanté au hasard; et ce n'est pas sans but que Zdenko, qui déteste
l'allemand et qui le prononce avec difficulté, s'est expliqué
aujourd'hui dans cette langue.
Elle alla enfin se coucher; mais elle eut tout le reste de la nuit
d'affreux cauchemars. La fièvre faisait des progrès. Elle ne s'en
apercevait pas, tant elle se sentait encore pleine de force et de
résolution; mais à chaque instant elle se réveillait en sursaut,
s'imaginant être encore sur les marches du terrible escalier, et ne
pouvant le remonter, tandis que l'eau s'élevait au-dessous d'elle avec
le rugissement et la rapidité de la foudre.
Elle était si changée le lendemain, que tout le monde remarqua
l'altération de ses traits. Le chapelain n'avait pu s'empêcher de
confier à la chanoinesse que _cette agréable et obligeante personne_ lui
paraissait avoir le cerveau dérangé; et la bonne Wenceslawa, qui n'était
pas habituée à voir tant de courage et de dévouement autour d'elle,
commençait à croire que la Porporina était tout au moins une jeune fille
fort exaltée et d'un tempérament nerveux très excitable. Elle comptait
trop sur ses bonnes portes doublées de fer, et sur ses fidèles clefs,
toujours grinçantes à sa ceinture, pour avoir cru longtemps à l'entrée
et à l'évasion de Zdenko l'avant-dernière nuit. Elle adressa donc à
Consuelo des paroles affectueuses et compatissantes, la conjurant de ne
pas s'identifier au malheur de la famille, jusqu'à en perdre la santé,
et s'efforçant de lui donner, sur le retour prochain de son neveu, des