se dit-elle; j'ai éveillé, dans l'âme paisible de cet homme privé de ce
qu'on appelle fièrement la raison, une souffrance qu'il ne connaissait
pas encore, et qui peut maintenant s'emparer de lui à la moindre
occasion. Il n'était que maniaque, je l'ai peut-être rendu fou.»
Mais elle devint plus triste encore en pensant aux motifs de la colère de
Zdenko. Il était bien certain désormais qu'elle avait deviné juste en
plaçant la retraite d'Albert au Schreckenstein. Mais avec quel soin
jaloux et ombrageux Albert et Zdenko voulaient cacher ce secret, même à
elle! Elle n'était donc pas exceptée de cette proscription, elle n'avait
donc aucune influence sur le comte Albert; et cette inspiration qu'il
avait eue de la nommer sa consolation, ce soin de la faire appeler la
veille par une chanson symbolique de Zdenko, cette confidence qu'il avait
faite à son fou du nom de Consuelo, tout cela n'était donc chez lui que
la fantaisie du moment, sans qu'une aspiration véritable et constante lui
désignât une personne plus qu'une autre pour sa libératrice et sa
consolation? Ce nom même de consolation, prononcé et comme deviné par
lui, était une affaire de pur hasard. Elle n'avait caché à personne
qu'elle fût Espagnole, et que sa langue maternelle lui fût demeurée plus
familière encore que l'italien. Albert, enthousiasmé par son chant, et ne
connaissant pas d'expression plus énergique que celle qui exprimait
l'idée dont son âme était avide et son imagination remplie, la lui avait
adressée dans une langue qu'il connaissait parfaitement et que personne
autour de lui ne pouvait entendre, excepté elle.
Consuelo ne s'était jamais fait d'illusion extraordinaire à cet égard.
Cependant une rencontre si délicate et si ingénieuse du hasard lui avait
semblé avoir quelque chose de providentiel, et sa propre imagination s'en
était emparée sans trop d'examen.
Maintenant tout était remis en question. Albert avait-il oublié, dans une
nouvelle phase de son exaltation, l'exaltation qu'il avait éprouvée pour
elle? Était-elle désormais inutile à son soulagement, impuissante pour
son salut? ou bien Zdenko, qui lui avait paru si intelligent et si
empressé jusque-là à seconder les desseins d'Albert, était-il lui-même
plus tristement et plus sérieusement fou que Consuelo n'avait voulu le
supposer? Exécutait-il les ordres de son ami, ou bien les oubliait-il
complètement, en interdisant avec fureur à la jeune fille l'approche
du Schreckenstein et le soupçon de la vérité?
--Eh bien, lui dit Amélie tout bas lorsqu'elle fut de retour, avez-vous vu
passer Albert dans les nuages du couchant? Est-ce la nuit prochaine que,
par une conjuration puissante, vous le ferez descendre par la cheminée?
--Peut-être! lui répondit Consuelo avec un peu d'humeur. C'était la
première fois de sa vie qu'elle sentait son orgueil blessé. Elle avait
mis à son entreprise un dévouement si pur, un entraînement si magnanime,
qu'elle souffrait à l'idée d'être raillée et méprisée pour n'avoir pas
réussi.
Elle fut triste toute la soirée; et la chanoinesse, qui remarqua ce
changement, ne manqua pas de l'attribuer à la crainte d'avoir laissé
deviner le sentiment funeste éclos dans son coeur.
La chanoinesse se trompait étrangement. Si Consuelo avait ressenti la
moindre atteinte d'un amour nouveau, elle n'eût connu ni cette foi vive,
ni cette confiance sainte qui jusque-là l'avaient guidée et soutenue.
Jamais peut-être elle n'avait, au contraire, éprouvé le retour amer de
son ancienne passion plus fortement que dans ces circonstances où elle
cherchait à s'en distraire par des actes d'héroïsme et une sorte de
fanatisme d'humanité.
En rentrant le soir dans sa chambre, elle trouva sur son épinette un
vieux livre doré et armorié qu'elle crut aussitôt reconnaître pour celui
qu'elle avait vu prendre dans le cabinet d'Albert et emporter par Zdenko
la nuit précédente. Elle l'ouvrit à l'endroit où le signet était posé:
c'était le psaume de la pénitence qui commence ainsi: _De profondis
clamavi ad te_ Et ces mots latins étaient soulignés avec une encre
qui semblait fraîche, car elle avait un peu collé au verso de la page
suivante. Elle feuilleta tout le volume, qui était une fameuse bible
ancienne, dite de Kralic, éditée en 1579, et n'y trouva aucune autre
indication, aucune note marginale, aucun billet. Mais ce simple cri parti
de l'abîme, et pour ainsi dire des profondeurs de la terre, n'était-il
pas assez significatif, assez éloquent? Quelle contradiction régnait
donc entre le voeu formel et constant d'Albert et la conduite récente de
Zdenko?
Consuelo s'arrêta à sa dernière supposition. Albert, malade et accablé
au fond du souterrain, qu'elle présumait placé sous le Schreckenstein,
y était peut-être retenu par la tendresse insensée de Zdenko. Il était
peut-être la proie de ce fou, qui le chérissait à sa manière, en le
tenant prisonnier, en cédant parfois à son désir de revoir la lumière,
en exécutant ses messages auprès de Consuelo, et en s'opposant tout à coup
au succès de ses démarches par une terreur où un caprice inexplicable.
Eh bien, se dit-elle, j'irai, dussé-je affronter les dangers réels;
j'irai, dussé-je faire une imprudence ridicule aux yeux des sots et
des égoïstes; j'irai, dussé-je y être humiliée par l'indifférence de
celui qui m'appelle. Humiliée! et comment pourrais-je l'être, s'il est
réellement aussi fou lui-même que le pauvre Zdenko? Je n'aurai sujet que
de les plaindre l'un et l'autre, et j'aurai fait mon devoir. J'aurai obéi
à la voix de Dieu qui m'inspire, et à sa main qui me pousse avec une
force irrésistible.
L'état fébrile où elle s'était trouvée tous les jours précédents, et qui,
depuis sa dernière rencontre malencontreuse avec Zdenko, avait fait place
à une langueur pénible, se manifesta de nouveau dans son âme et dans son
corps. Elle retrouva toutes ses forces; et, cachant à Amélie et le livre,
et son enthousiasme, et son dessein, elle échangea des paroles enjouées
avec elle, la laissa s'endormir, et partit pour la source des Pleurs,
munie d'une petite lanterne sourde qu'elle s'était procurée le matin
même.
Elle attendit assez longtemps, et fut forcée par le froid de rentrer
plusieurs fois dans le cabinet d'Albert, pour ranimer par un air plus
tiède ses membres engourdis. Elle osa jeter un regard sur cet énorme amas
de livres, non pas rangés sur des rayons comme dans une bibliothèque,
mais jetés pêle-mêle sur le carreau, au milieu de la chambre, avec une
sorte de mépris et de dégoût. Elle se hasardai à en ouvrir quelques-uns.
Ils étaient presque tous écrits en latin, et Consuelo put tout au plus
présumer que c'étaient des ouvrages de controverse religieuse, émanés de
l'église romaine ou approuvés par elle. Elle essayait d'en comprendre les
titres, lorsqu'elle entendit enfin bouillonner l'eau de la fontaine. Elle
y courut, ferma sa lanterne, se cacha derrière le garde-fou, et attendit