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grottes majestueuses qu'il lui fallait traverser. Mais envahies par la

végétation, et recevant l'air extérieur par de nombreuses fissures, elles

avaient un aspect moins sinistre que les galeries. Il y avait là mille

moyens de se cacher et de se soustraire aux poursuites d'un adversaire

irrité. Mais un bruit d'eau courante vint faire tressaillir Consuelo; et

si elle eût pu plaisanter dans une pareille situation, elle se fût avoué

à elle-même que jamais le baron Frédérick, au retour de la chasse,

n'avait eu plus d'horreur de l'eau qu'elle n'en éprouvait en cet instant.

Cependant elle fit bientôt usage de sa raison. Elle n'avait fait que

monter depuis qu'elle avait quitté le précipice, au moment d'être

submergée. A moins que Zdenko n'eût à son service une machine hydraulique

d'une puissance et d'une étendue incompréhensible, il ne pouvait pas

faire remonter vers elle son terrible auxiliaire, le torrent. Il était

bien évident d'ailleurs qu'elle devait rencontrer quelque part le

courant de la source, l'écluse, ou la source elle-même; et si elle eût pu

réfléchir davantage, elle se fût étonnée de n'avoir pas encore trouvé sur

son chemin cette onde mystérieuse, cette source des Pleurs qui alimentait

la citerne.

C'est que la source avait son courant dans les veines inconnues des

montagnes, et que la galerie, coupant à angle droit, ne la rencontrait

qu'aux approches de la citerne d'abord, et ensuite sous le Schreckenstein,

ainsi qu'il arriva enfin à Consuelo. L'écluse était donc loin derrière

elle, sur la route que Zdenko avait parcourue seul, et Consuelo approchait

de cette source, que depuis des siècles aucun autre homme qu'Albert ou

Zdenko n'avait vue. Elle eut bientôt rejoint le courant, et cette fois

elle le côtoya sans terreur et sans danger.

Un sentier de sable frais et fin remontait le cours de cette eau

limpide et transparente, qui courait avec un bruit généreux dans un lit

convenablement encaissé. Là, reparaissait le travail de l'homme. Ce

sentier était relevé en talus dans des terres fraîches et fertiles; car

de belles plantes aquatiques, des pariétaires énormes, des ronces

sauvages fleuries dans ce lieu abrité, sans souci de la rigueur de la

saison, bordaient le torrent d'une marge verdoyante. L'air extérieur

pénétrait par une multitude de fentes et de crevasses suffisantes pour

entretenir la vie de la végétation, mais trop étroites pour laisser

passage à l'oeil curieux qui les aurait cherchées du dehors. C'était

comme une serre chaude naturelle, préservée par ses voûtes du froid et

des neiges, mais suffisamment aérée par mille soupiraux imperceptibles.

On eût dit qu'un soin complaisant avait protégé la vie de ces belles

plantes, et débarrassé le sable que le torrent rejetait sur ces rives

des graviers qui offensent le pied; et on ne se fût pas trompé dans cette

supposition. C'était Zdenko qui avait rendu gracieux, faciles et sûrs les

abords de la retraite d'Albert.

Consuelo commençait à ressentir l'influence bienfaisante qu'un aspect

moins sinistre et déjà poétique des objets extérieurs produisait sur son

imagination bouleversée par de cruelles terreurs. En voyant les pâles

rayons de la lune se glisser ça et là dans les fentes des roches, et se

briser sur les eaux tremblotantes, en sentant l'air de la forêt frémir

par intervalles sur les plantes immobiles que l'eau n'atteignait pas,

en se sentant toujours plus près de la surface de la terre, elle se

sentait renaître, et l'accueil qui l'attendait au terme de son héroïque

pèlerinage, se peignait dans son esprit sous des couleurs moins sombres.

Enfin, elle vit le sentier se détourner brusquement de la rive, entrer

dans une courte galerie maçonnée fraîchement, et finir à une petite

porte qui semblait de métal, tant elle était froide, et qu'encadrait

gracieusement un grand lierre terrestre.

Quand elle se vit au bout de ses fatigues et de ses irrésolutions, quand

elle appuya sa main épuisée sur ce dernier obstacle, qui pouvait céder à

l'instant même, car elle tenait la clef de cette porte dans son autre

main, Consuelo hésita et sentit une timidité plus difficile à vaincre que

toutes ses terreurs. Elle allait donc pénétrer seule dans un lieu fermé à

tout regard, à toute pensée humaine, pour y surprendre le sommeil ou la

rêverie d'un homme qu'elle connaissait à peine; qui n'était ni son père,

ni son frère, ni son époux; qui l'aimait peut-être, et qu'elle ne pouvait

ni ne voulait aimer. Dieu m'a entraînée et conduite ici, pensait-elle, au

milieu des plus épouvantables périls. C'est par sa volonté plus encore

que par sa protection que j'y suis parvenue. J'y viens avec une âme

fervente, une résolution pleine de charité, un coeur tranquille, une

conscience pure, un désintéressement à toute épreuve. C'est peut-être la

mort qui m'y attend, et cependant cette pensée ne m'effraie pas. Ma vie

est désolée, et je la perdrais sans trop de regrets; je l'ai éprouvé il

n'y a qu'un instant, et depuis une heure je me vois dévouée à un affreux

trépas avec une tranquillité à laquelle je ne m'étais point préparée.

C'est peut-être une grâce que Dieu m'envoie à mon dernier moment. Je

Vais tomber peut-être sous les coups d'un furieux, et je marche à cette

catastrophe avec la fermeté d'un martyr. Je crois ardemment à la vie

éternelle, et je sens que si je péris ici, victime d'un dévouement

inutile peut-être, mais profondément religieux, je serai récompensée

dans une vie plus heureuse. Qui m'arrête? et pourquoi éprouvé-je

donc un trouble inexprimable, comme si j'allais commettre une faute et

rougir devant celui que je viens sauver?

C'est ainsi que Consuelo, trop pudique pour bien comprendre sa pudeur,

luttait contre elle-même, et se faisait presque un reproche de la

délicatesse de son émotion. Il ne lui venait cependant pas à l'esprit

qu'elle pût courir des dangers plus affreux pour elle que celui de la

mort. Sa chasteté n'admettait pas la pensée qu'elle pût devenir la proie

des passions brutales d'un insensé. Mais elle éprouvait instinctivement

la crainte de paraître obéir à un sentiment moins élevé, moins divin que

celui dont elle était animée. Elle mit pourtant la clef dans la serrure;

mais elle essaya plus de dix fois de l'y faire tourner sans pouvoir s'y

résoudre. Une fatigue accablante, une défaillance extrême de tout son

être, achevaient de lui faire perdre sa résolution au moment d'en

recevoir le prix: sur la terre, par un grand acte de charité; dans le

ciel, par une mort sublime.

XLII.

Cependant elle prit son parti. Elle avait trois clefs. Il y avait donc

trois portes et deux pièces à traverser avant celle où elle supposait

Albert prisonnier. Elle aurait encore le temps de s'arrêter, si la force

lui manquait.

Elle pénétra dans une salle voûtée, qui n'offrait d'autre ameublement

qu'un lit de fougère sèche sur lequel était jetée une peau de mouton. Une

paire de chaussures à l'ancienne mode, dans un délabrement remarquable,