lui servit d'indice pour reconnaître la chambre à coucher de Zdenko. Elle
reconnut aussi le petit panier qu'elle avait porté rempli de fruits sur
la pierre d'Épouvante, et qui, au bout de deux jours, en avait enfin
disparu. Elle se décida à ouvrir la seconde porte, après avoir refermé
la première avec soin; car elle songeait toujours avec effroi au retour
possible du possesseur farouche de cette demeure. La seconde pièce où
elle entra était voûtée comme la première, mais les murs étaient revêtus
de nattes et de claies garnies de mousse. Un poêle y répandait une
chaleur suffisante, et c'était sans doute le tuyau creusé dans le roc qui
produisait au sommet du Schreckenstein cette lueur fugitive que Consuelo
avait observée. Le lit d'Albert était, comme celui de Zdenko, formé d'un
amas de feuilles et d'herbes desséchées; mais Zdenko l'avait couvert de
magnifiques peaux d'ours, en dépit de l'égalité absolue qu'Albert
exigeait dans leurs habitudes, et que Zdenko acceptait en tout ce qui ne
chagrinait pas la tendresse passionnée qu'il lui portait et la préférence
de sollicitude qu'il lui donnait sur lui-même. Consuelo fut reçue dans
cette chambre par Cynabre, qui, en entendant tourner la clef dans la
serrure, s'était posté sur le seuil, l'oreille dressée et l'oeil inquiet.
Mais Cynabre avait reçu de son maître une éducation particulière: c'était
un ami, et non pas un gardien. Il lui avait été si sévèrement interdit
dès son enfance de hurler et d'aboyer, qu'il avait perdu tout à fait
cette habitude naturelle aux êtres de son espèce. Si on eût approché
d'Albert avec des intentions malveillantes, il eût retrouvé la voix;
si on l'eût attaqué, il l'eût défendu avec fureur. Mais prudent et
circonspect comme un solitaire, il ne faisait jamais le moindre bruit
sans être sûr de son fait, et sans avoir examiné et flairé les gens avec
attention. Il approcha de Consuelo avec un regard pénétrant qui avait
quelque chose d'humain, respira son vêtement et surtout sa main qui avait
tenu longtemps les clefs touchées par Zdenko; et, complètement rassuré
par cette circonstance, il s'abandonna au souvenir bienveillant qu'il
avait conservé d'elle, en lui jetant ses deux grosses pattes velues sur
les épaules, avec une joie affable et silencieuse, tandis qu'il balayait
lentement la terre de sa queue superbe. Après cet accueil grave et
honnête, il alla se recoucher sur le bord de la peau d'ours qui couvrait
le lit de son maître, et s'y étendit avec la nonchalance de la vieillesse,
non sans suivre des yeux pourtant tous les pas et tous les mouvements de
Consuelo.
Avant d'oser approcher de la troisième porte, Consuelo jeta un regard sur
l'arrangement de cet ermitage, afin d'y chercher quelque révélation sur
l'état moral de l'homme qui l'occupait. Elle n'y trouva aucune trace de
démence ni de désespoir. Une grande propreté, une sorte d'ordre y
régnait. Il y avait un manteau et des vêtements de rechange accrochés à
des cornes d'aurochs, curiosités qu'Albert avait rapportées du fond de
la Lithuanie; et qui servaient de porte-manteaux. Ses livres nombreux
étaient bien rangés sur une bibliothèque en planches brutes, que
soutenaient de grosses branches artistement agencées par une main
rustique et intelligente. La table, les deux chaises, étaient de la même
matière et du même travail. Un herbier et des livres de musique anciens,
tout à fait inconnus à Consuelo, avec des titres et des paroles slaves,
achevaient de révéler les habitudes paisibles, simples et studieuses
de l'anachorète. Une lampe de fer curieuse par son antiquité, était
suspendue au milieu de la voûte, et brûlait dans l'éternelle nuit de ce
sanctuaire mélancolique.
Consuelo remarqua encore qu'il n'y avait aucune arme dans ce lieu. Malgré
le goût des riches habitants de ces forêts pour la chasse et pour les
objets de luxe qui en accompagnent le divertissement, Albert n'avait pas
un fusil, pas un couteau; et son vieux chien n'avait jamais appris la
_grande science_, en raison de quoi Cynabre était un sujet de mépris et
de pitié pour le baron Frédérick. Albert avait horreur du sang; et
quoiqu'il parût jouir de la vie moins que personne, il avait pour l'idée
de la vie en général un respect religieux et sans bornes. Il ne pouvait
ni donner ni voir donner la mort, même aux derniers animaux de la
création. Il eût aimé toutes les sciences naturelles; mais il s'arrêtait
à la minéralogie et à la botanique. L'entomologie lui paraissait déjà une
science trop cruelle, et il n'eût jamais pu sacrifier la vie d'un insecte
à sa curiosité.
Consuelo savait ces particularités. Elle se les rappelait en voyant les
attributs des innocentes occupations d'Albert. Non, je n'aurai pas peur,
se disait-elle, d'un être si doux et si pacifique. Ceci est la cellule
d'un saint, et non le cachot d'un fou. Mais plus elle se rassurait sur la
nature de sa maladie mentale, plus elle se sentait troublée et confuse.
Elle regrettait presque de ne point trouver là un aliéné, ou un moribond;
et la certitude de se présenter à un homme véritable la faisait hésiter
de plus en plus.
Elle rêvait depuis quelques minutes, ne sachant comment s'annoncer,
lorsque le son d'un admirable instrument vint frapper son oreille:
c'était un Stradivarius chantant un air sublime de tristesse et de
grandeur sous une main pure et savante. Jamais Consuelo n'avait entendu
un violon si parfait, un virtuose si touchant et si simple. Ce chant lui
était inconnu; mais à ses formes étranges et naïves, elle jugea qu'il
devait être plus ancien que toute l'ancienne musique qu'elle connaissait.
Elle écoutait avec ravissement, et s'expliquait maintenant pourquoi
Albert l'avait si bien comprise dès la première phrase qu'il lui avait
entendu chanter. C'est qu'il avait la révélation de la vraie, de la
grande musique. Il pouvait n'être pas savant à tous égards, il pouvait ne
pas connaître les ressources éblouissantes de l'art; mais il avait en lui
le souffle divin, l'intelligence et l'amour du beau. Quand il eut fini,
Consuelo, rassurée entièrement et animée d'une sympathie plus vive,
allait se hasarder à frapper à la porte qui la séparait encore de lui,
lorsque cette porte s'ouvrit lentement, et elle vit le jeune comte
s'avancer la tête penchée, les yeux baissés vers la terre, avec son
violon et son archet dans ses mains pendantes. Sa pâleur était effrayante,
ses cheveux et ses habits dans un désordre que Consuelo n'avait pas encore
vu. Son air préoccupé, son attitude brisée et abattue, la nonchalance
désespérée de ses mouvements, annonçaient sinon l'aliénation complète, du
moins le désordre et l'abandon de la volonté humaine. On eût dit un de
ces spectres muets et privés de mémoire, auxquels croient les peuples
slaves, qui entrent machinalement la nuit dans les maisons, et que l'on
voit agir sans suite et sans but, obéir comme par instinct aux anciennes
habitudes de leur vie, sans reconnaître et sans voir leurs amis et leurs
serviteurs terrifiés qui fuient ou les regardent en silence, glacés par