Et Médéric s'extasiait, se tournait en tous sens, ne trouvant pas d'exclamations assez choisies pour peindre son ravissement. A la vérité, Sidoine n'en frappait ni plus fort ni plus vite. Il avait pris au début un petit train bonhomme, continuant la besogne avec flegme, sans accélérer le mouvement. Il surveillait seulement les bords de l'armée. Lorsqu'il apercevait quelque fuyard, il se contentait de le ramener à son poste d'une chiquenaude, pour qu'il eût sa part au régal, quand viendrait son tour. Au bout d'un quart d'heure d'une pareille tactique, les Verts se trouvaient tous couchés proprement dans la plaine, sans qu'un seul restât debout pour aller porter au reste de la nation la nouvelle de leur défaite; circonstance rare et affligeante, qui ne s'est pas reproduite depuis dans l'histoire du monde.
Médéric n'aimait pas à voir le sang versé. Quand tout fut terminé:
-Mon mignon, dit-il à Sidoine, puisque tu as anéanti cette armée, il me semble juste que tu l'enterres.
Sidoine, ayant regardé autour de lui, aperçut cinq ou six buttes de sable qui se trouvaient là, il les poussa sur le champ de bataille, à l'aide de vigoureux coups de pied, et les aplanit de la main, de manière à en faire un seul coteau, qui servît de tombe à près de onze cent mille hommes. En pareil cas, il est rare qu'un conquérant prenne lui-même ce soin pour les vaincus. Ce fait prouve combien mon héros, tout héros qu'il était, se montrait bon enfant à l'occasion.
Durant l'affaire, les Bleus, stupéfaits de ce renfort qui leur tombait du haut d'une des grandes pyramides, avaient eu le temps de reconnaître que ce n'était pas là un éboulement de pavés, mais un homme en chair et en os. Ils songèrent d'abord à l'aider un peu; puis, voyant la façon aisée dont il travaillait, comprenant qu'ils seraient plutôt un embarras, ils se retirèrent discrètement à quelque distance, par crainte des éclaboussures. Ils se haussaient sur la pointe des pieds, se bousculaient pour mieux voir, accueillaient chaque coup d'un tonnerre d'applaudissements. Quand les Verts furent morts et enterrés, ils poussèrent de grands cris, ils se félicitèrent de la victoire, se mêlant tumultueusement, parlant tous à la fois.
Cependant Sidoine, ayant soif, descendit au bord du Nil, pour boire un coup d'eau fraîche. Il le tarit d'une gorgée; heureusement pour L'Égypte, il trouva ce breuvage si chaud et si fade, qu'il se hâta de rejeter le fleuve dans son lit, sans en avaler une goutte. Vois à quoi tient la fertilité d'un pays.
De fort méchante humeur, il revint dans la plaine et regarda les Bleus en se frottant les mains.
-Frère, dit-il d'un ton insinuant, si je frappais un peu sur ceux-ci, maintenant? Ces hommes font beaucoup de bruit. Que penses-tu de quelques coups de poing pour les forcer à un silence respectueux?
-Garde-t'en bien! répondit Médéric, je les observe depuis un instant, et je leur crois les meilleures intentions du monde. Pour sûr, ils s'occupent de toi. Tâche, mon mignon, de prendre une pose majestueuse; car, si je ne me trompe, les grandes destinées vont s'accomplir. Regarde, voici venir une députation. Au tapage d'un million d'hommes émettant chacun leur avis, sans écouter celui du voisin, avait succédé le plus profond silence. Les Bleus venaient sans doute de s'entendre; ce qui ne laisse pas que d'être singulier, car, dans les assemblées de notre beau pays, où les membres ne sont guère qu'au nombre de quelques centaines, ils n'ont pu jusqu'ici s'accorder sur la moindre vétille.
L'armée défilait en deux colonnes. Bientôt elle forma un cercle immense. Au milieu de ce cercle, se trouvait Sidoine, fort embarrassé de sa personne; il baissait les yeux, honteux de voir tant de monde le regarder. Quant à Médéric, il comprit que sa présence serait un sujet d'étonnement, inutile et même dangereux en ce moment décisif. Il se retira par prudence dans l'oreille qui lui servait de demeure depuis le matin.
La députation s'arrêta à vingt pas de Sidoine. Elle n'était pas composée de guerriers, mais de vieillards aux crânes nus et sévères, aux barbes magistrales, tombant en flots argentés sur les tuniques bleues. Les mains de ces vieillards avaient pris les rides sèches des parchemins qu'elles feuilletaient sans cesse; leurs yeux, habitués aux seules clartés des lampes fumeuses, soutenaient l'éclat du soleil avec les clignements de paupières d'un hibou égaré en plein jour; leurs échines se courbaient comme devant un pupitre éternel; tandis que, sur leurs robes, des taches d'huile et des traînées d'encre dessinaient les broderies les plus bizarres, signes mystérieux qui n'étaient pas pour peu de chose dans leur haute renommée de science et de sagesse.
Le plus vieux, le plus sec, le plus aveugle, le plus bariolé de la docte compagnie, avança de trois pas, en faisant un profond salut. Après quoi, s'étant dressé, il élargit les bras pour joindre aux paroles les gestes convenables.
-Seigneur Géant, dit-il d'une voix solennelle, moi, prince des orateurs, membre et doyen de toutes les académies, grand dignitaire de tous les ordres, je te parle au nom de la nation. Notre roi, un pauvre sire, est mort, il y a deux heures, d'un dérangement du ventre, pour avoir vu les Verts à l'autre bout de la plaine. Nous voilà donc sans maître qui nous charge d'impôts, qui nous fasse tuer au nom du bien public. C'est là, tu le sais, un état de liberté déplaisant communément aux peuples. Il nous faut un roi au plus vite; et, dans notre hâte de nous prosterner devant des pieds royaux, nous venons de songer à toi, qui te bats si vaillamment. Nous pensons, en t'offrant la couronne, reconnaître ton dévouement à notre cause. Je le sens, une telle circonstance demanderait un discours en une langue savante, sanscrite, hébraïque, grecque, ou tout au moins latine; mais que la nécessité où je me trouve d'improviser, que la certitude de pouvoir réparer plus tard ce manque de convenances, me servent d'excuses auprès de foi.
Le vieillard fit une pause.
-Je savais bien, songeait Médéric, que mon mignon avait des poings de roi.
V. LE DISCOURS DE MÉDÉRIC.
-Seigneur Géant, continua le prince des orateurs, il me reste à t'apprendre ce que la nation a résolu et quelles preuves d'aptitude à la royauté elle te demande, avant de te porter au trône. Elle est lasse d'avoir pour maîtres des gens qui ressemblent en tous points à leurs sujets, ne pouvant donner le moindre coup de poing sans s'écorcher, ni prononcer tous les trois jours un discours de longue haleine sans mourir de phtisie au bout de quatre ou cinq ans. Elle veut, en un mot, un roi qui l'amuse, et elle est persuadée que, parmi les agréments d'un goût délicat, il en est deux surtout dont on ne saurait se lasser: les taloches vertement appliquées et les périodes vides et sonores d'une proclamation royale. J'avoue être fier d'appartenir à une nation qui comprend à un si haut point les courtes jouissances de cette vie. Quant à son désir d'avoir sur le trône un roi amusant, ce désir me paraît en lui-même encore plus digne d'éloges. Ce que nous voulons se réduit donc à ceci. Les princes sont des hochets dorés que se donne le peuple, pour se réjouir et se divertir à les voir briller au soleil; mais, presque toujours, ces hochets coupent et mordent, ainsi qu'il en est des couteaux d'acier, lames brillantes dont les mères effrayent vainement leurs marmots. Or nous souhaitons que notre hochet soit inoffensif, qu'il nous réjouisse, qu'il nous divertisse, selon nos goûts, sans que nous courions le risque de nous blesser, à le tourner et le retourner entre nos doigts. Nous voulons de grands coups de poing, car ce jeu fait rire nos guerriers, les amuse honnêtement, en leur mettant du coeur au ventre; nous désirons de longs discours, pour occuper les braves gens du royaume à les applaudir et les commenter, de belles phrases qui tiennent en joie les parleurs de l'époque. Tu as déjà, seigneur Géant, rempli une partie du programme, à l'entière satisfaction des plus difficiles; je le dis en vérité, jamais poings ne nous ont fait rire de meilleur coeur. Maintenant, pour combler nos voeux, il te faut subir la seconde épreuve. Choisis le sujet qu'il te plaira: parle-nous de l'affection que tu nous portes, de tes devoirs envers nous, des grands faits qui doivent signaler ton règne. Instruis-nous, égaye-nous. Nous t'écoutons.