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"Mon règne sera un règne de maçons.

"Vous le voyez, mes bien-aimés sujets, je me dispose à être un roi très-amusant. Je vous chargerai de belles guerres aux quatre coins du monde, qui vous rapporteront des coups et de l'honneur. Je vous égayerai, au dedans, par de grands tas de décombres et une éternelle poussière de plâtre. Je ne vous ménagerai pas non plus les discours, je les prononcerai les plus vides possible, aiguisant ainsi les esprits curieux qui auront la bonne volonté d'y chercher ce qui n'y sera pas. Aujourd'hui, c'en est assez; je meurs de soif. Mais, en finissant, je vous fais la promesse de traiter prochainement la grave difficulté du budget; c'est une matière qui a besoin d'être préparée longtemps à l'avance, pour être embrouillée à point et obscure suivant la convenance. Peut-être auriez-vous aussi le désir de m'entendre causer religion. Ne voulant pas vous tromper dans votre attente, je dois vous déclarer, dès à présent, que je compte ne jamais m'expliquer sur ce sujet. Épargnez-moi donc des demandes indiscrètes, ne me pressez jamais d'avoir un avis en cette matière, qui m'est particulièrement désagréable. Sur ce, mes bien-aimés sujets, que Dieu vous tienne en joie."

Tel fut le discours de Médéric. Tu entends de reste que je t'en donne ici un résumé succinct, car il dura six heures d'horloge, et les limites de ce conte ne me permettent point de le transcrire en entier. L'orateur ne devait-il pas allonger ses phrases, cadencer ses périodes, noyer si bien ses pensées dans un déluge de mots, que le sens en puisse échapper au peuple qui l'écoutait? En tous cas, mon résumé est conforme au véritable esprit du discours. Si l'armée entendit ce qu'il lui plut d'entendre, ce fut grâce aux précautions oratoires et à la longueur des tirades. N'en est-il pas toujours de même en pareille circonstance?

Tant que son frère parla, Sidoine travailla rudement des bras et des mâchoires. Il eut des gestes fort applaudis, tantôt familiers sans trivialité, tantôt d'une ampleur noble et d'un lyrisme entraînant. S'il faut tout dire, il se permit par instants d'étranges contorsions, des hauts-le-corps qui n'étaient précisément pas de bon goût; mais cette mimique risquée fut mise sur le compte de l'inspiration. Ce qui enleva les suffrages, ce fut la manière remarquable dont il ouvrait la bouche. Il baissait le menton, puis le relevait, par petites saccades régulières; il faisait prendre à ses lèvres toutes les figures géométriques, depuis la ligne droite jusqu'à la circonférence, en passant par le triangle et le carré; même, au trait final de chaque tirade, il montrait la langue, hardiesse poétique qui eut un succès prodigieux.

Lorsque Médéric se tut, Sidoine comprit qu'il lui restait à finir par un coup de maître. Il saisit l'instant favorable; puis, se cachant de la main, sans plus bouger, il cria d'une voix terrible:

-Vive Sidoine 1er, roi des Bleus!

Le seigneur géant savait placer son mot à l'occasion. Aux éclats de cette voix, chaque bataillon pensa avoir entendu le bataillon voisin pousser ce cri d'enthousiasme. Comme rien n'est plus contagieux qu'une bêtise, l'armée entière se mit à chanter en choeur:

-Vive Sidoine 1er, roi des Bleus!

Ce fut, dix minutes durant, un vacarme effroyable. Pendant ce temps, Sidoine, de plus en plus civilisé, prodiguait les révérences.

Les soldats parlèrent de le porter en triomphe. Mais le prince des orateurs, ayant rapidement calculé son poids à vue d'oeil, leur démontra les difficultés de l'entreprise. Il se chargea de terminer avec lui. Il lui rendit hommage comme à son roi, au nom du peuple, tout en lui conférant les titres et les privilèges de sa nouvelle position. Il l'invita ensuite à marcher en tête de l'armée, pour faire son entrée dans son royaume, distant d'une dizaine de lieues.

Cependant Médéric se tenait les côtes et pensait mourir de rire. Son propre discours l'avait singulièrement égayé. Ce fut bien autre chose lorsque Sidoine s'acclama lui-même!

-Bravo, Majesté mignonne! lui dit-il à voix basse. Je suis content de toi, je ne désespère plus de ton éducation. Laisse faire ces braves gens. Essayons du métier de roi, quittes à l'abandonner dans huit jours, s'il nous ennuie. Pour ma part, je ne suis pas fâché d'en tâter, avant d'épouser l'aimable Primevère. Or ça, continue à ne pas faire de sottises, marche royalement, contente-toi des gestes et laisse-moi le soin de la parole. Il est inutile d'apprendre à ce bon peuple que nous sommes deux, ce qui pourrait l'autoriser à se croire en état de république. Maintenant, mon mignon, entrons vite dans notre capitale.

Les annales des Bleus relatent ainsi l'avènement au trône du grand roi Sidoine 1er. On peut y lire tout au long les événements mentionnés ci-dessus, et y remarquer comme quoi l'historien officiel fait remarquer, en différents passages, que ces faits se passaient en Égypte, sur le coup de midi, par une température de quarante-cinq degrés.

VI. MÉDÉRIC MANGE DES MURES.

Je t'épargnerai la description de l'entrée triomphale de nos héros et des réjouissances publiques qui eurent lieu en cette occasion.

Sidoine joua noblement son rôle de majesté. Il accueillit avec bienveillance une cinquantaine de députations qui vinrent à la file lui prêter serment; il écouta même, sans trop bâiller, les harangues des différents corps de l'État. A vrai dire, il avait grand besoin de sommeil; il aurait volontiers envoyé ces bonnes gens se coucher, pour aller lui-même en faire autant, si Médéric ne lui eût dit tout bas qu'un roi, appartenant à son peuple, ne dormait que lorsque les portefaix de son royaume le voulaient bien.

Enfin les grands dignitaires le conduisirent à son palais, sorte de grange monumentale, haute d'une quinzaine de mètres, devant laquelle les écoliers tiraient leurs chapeaux. Les fourmis saluent ainsi les cailloux du chemin. Sidoine, qui se servait d'une pyramide en guise d'escabeau, témoigna par un geste expressif combien il trouvait le logis insuffisant. Médéric déclara de sa voix la plus douce avoir remarqué, aux portes de la ville, un vaste champ de blé, demeure plus digne d'un grand prince. Les épis lui feraient une belle couche dorée, d'une merveilleuse souplesse, et il aurait pour ciel de lit les larges rideaux célestes que les clous d'or du bon Dieu retiennent aux murs du paradis. Comme le peuple était très-friand de spectacles et de mascarades, il déclara, désirant se rendre populaire, abandonner l'ancien palais aux montreur d'ours, danseurs de corde et diseurs de bonne aventure. De plus, il y serait établi un théâtre de marionnettes, toutes d'une exécution parfaite, au point de les prendre pour des hommes. La foule accueillit cette offre avec reconnaissance.

Lorsque la question du logement fut vidée, Sidoine se retira, ayant hâte de se mettre au lit. Il ne tarda pas à remarquer, derrière lui, une troupe de gens armés qui le suivaient avec respect. En bon roi, il les prit pour des soldats enthousiastes et ne s'en soucia pas davantage. Cependant, quand il se fut voluptueusement étendu sur sa couche de paille fraîche, il vit les soldats se poster aux quatre coins du champ, se promenant de long en large, l'épée au poing. Cette manoeuvre piqua sa curiosité. Il se dressa à demi, tandis que Médéric, comprenant son désir, appelait un des hommes, qui s'était avancé tout proche de l'oreiller royal.