-Je l'avoue volontiers, mon mignon. Et la vache?
-La vache! c'est en effet la vache qui m'embarrassait. Lorsque j'eus acquis la triste certitude qu'il allait me falloir parler en public, j'appelai à moi le plus de bon sens possible pour regarder la vache et la voir sans prévention aucune. Le vieux venait de se relever, me criant d'une voix colère cette éternelle phrase, reprise en choeur par le peuple: "Est-elle blanche? est-elle noire?" En mon âme et conscience, mon frère Médéric, elle était noire et elle était blanche, le tout ensemble. Je m'apercevais bien que les uns la voulaient noire, les autres blanche; c'était justement là ce qui me troublait.
-Tu es un simple d'esprit, mon mignon. La couleur des objets dépend de la position des gens. Ceux de gauche et ceux de droite, ne voyant à la fois qu'un des flancs de la vache, avaient également raison, tout en se trompant de même. Toi, la regardant en face, tu la jugeais d'une façon autre. Était-ce la bonne? Je n'oserais le dire; car, remarque-le, quelqu'un placé à la queue aurait pu émettre un quatrième jugement tout aussi logique que les trois premiers.
-Eh! mon frère Médéric, pourquoi tant philosopher? Je ne prétends pas être le seul qui ait eu raison. Seulement, je dis que la vache était blanche et noire, le tout ensemble; et, certes, je puis bien le dire, puisque c'est là ce que j'ai vu. Ma première pensée a été de communiquer à la foule cette vérité que mes yeux me révélaient, et je l'ai fait avec complaisance, ayant la naïveté de croire cette décision la meilleure possible, car elle devait contenter tout le monde, en ne donnant tort à personne.
-Eh quoi! mon pauvre mignon, tu as parlé? Pouvais-je me taire? Le -peuple était là, les oreilles grandes ouvertes, avides de phrases -comme la terre d'eau de pluie après deux mois de sécheresse. Les -plaisants, à me voir l'air niais et embarrassé, criaient que ma voix -de fauvette s'en était allée, juste à la saison des nids. Je tournai -sept fois ma phrase dans la bouche; puis fermant les paupières à -demi, arrondissant les bras, je prononçai ces mots du ton le plus -flûté possible: "Mes bien-aimés sujets, la vache est noire et -blanche, le tout ensemble."
-Oh la la! mon mignon, à quelle école as-tu appris à faire des discours d'une phrase? T'ai-je jamais donné de mauvais exemples? Il y avait là matière à emplir deux volumes, et tu vas jeter tout le fruit de tes observations en treize mots! Je jurerais qu'on t'a compris: ton discours était pitoyable!
-Je te crois, mon frère. J'avais parlé très doucement. Tous, hommes, femmes, enfants, vieillards, se bouchèrent les oreilles, se regardant épouvantés, comme s'ils eussent entendu le tonnerre gronder sur leur tête; puis ils poussèrent de grands cris: "Eh quoi! disaient-ils, quel est le malotru qui se permet de pareils beuglements? On nous a changé notre roi. Cet homme n'est pas notre doux seigneur, dont la voix suave faisait les délices de nos oreilles. Sauve-toi vite, vilain géant, bon tout au plus à effrayer nos filles, quand elles pleurent. Entendez-vous l'imbécile déclarer cette vache blanche et noire. Elle est blanche. Elle est noire. Voudrait-il se moquer de nous, en affirmant qu'elle est noire et blanche? Allons, vite, décampe! Oh! quelle sotte paire de poings! La laide parure, quand il les balance niaisement, comme s'il ne savait qu'en faire. Jette-les dans un coin pour courir plus vite. Tu nous guérirais des rois, si nous pouvions guérir de cette maladie. Hé! plus vite encore. Vide le royaume. Où avions-nous l'idée d'aimer les hommes hauts de plusieurs toises? Rien n'est plus artistement organisé que les moucherons. Nous voulons un moucheron!"
Sidoine, au souvenir de cette scène de tumulte, ne put maîtriser son émotion; ses larmes coulèrent de nouveau. Médéric ne souffla mot, car son mignon attendait sûrement ses consolations pour se désoler davantage.
-Le peuple, reprit-il après un silence, me poussait lentement hors du territoire. Je reculais pas à pas, sans songer à me défendre, n'osant plus desserrer les lèvres, cherchant à cacher mes poings qui excitaient de telles huées. Je suis fort timide de ma nature, tu le sais, et rien ne me fâche comme de voir une foule s'occuper de moi. Aussi, quand je me trouvai en pleins champs, mon parti fut-il bientôt pris: je tournai le dos à mes révolutionnaires, je me mis à courir de toute la longueur de mes jambes. Je les entendis se fâcher de ma fuite, plus fort qu'ils ne l'avaient fait, deux minutes auparavant, de ma lenteur à reculer. Ils m'appelèrent lâche, me montrèrent le poing, oubliant qu'ils risquaient de me faire souvenir des miens, et finirent par me jeter des pierres lorsque je fus trop loin pour en être atteint. Hélas! mon frère Médéric, voilà de bien tristes aventures.
-Ça! courage! répondit sagement Médéric. Tenons conseil. Que penses-tu d'une légère correction administrée à notre peuple, non pour le faire rentrer dans le devoir,-car, après tout, il n'avait pas le devoir de nous garder lorsque nous ne lui plaisions plus,-mais pour lui montrer qu'on ne jette pas impunément à la porte des gens comme nous. Je vote une courte averse de soufflets.
-Oh! dit Sidoine, de pareilles corrections se lisent-elles dans l'histoire?
-Mais oui. Parfois, les rois rasent une ville; d'autrefois, les villes coupent le cou aux rois. C'est une douce réciprocité. Si cela peut te distraire, nous allons assommer ceux pour le compte desquels nous assommions hier.
-Non, mon frère, ce serait une triste besogne.
Je suis de ceux qui n'aiment pas à manger les poulets de leur basse-cour.
-Bien dit, mon mignon. Léguons alors le soin de nous faire regretter au roi notre successeur. D'ailleurs, ce royaume était trop petit; tu ne pouvais te remuer sans passer les frontières. C'est assez nous amuser aux bagatelles de la porte. Il nous faut chercher au plus vite le Royaume des Heureux, qui est un grand royaume où nous régnerons à l'aise. Surtout, marchons de compagnie. Nous emploierons quelques matinées à parfaire notre éducation, à prendre une idée précise de ce monde, dont nous allons gouverner un des coins. Est-ce dit, mon mignon?
Sidoine ne pleurait plus, ne réfléchissait plus, ne parlait plus. Les larmes, un instant, lui avaient mis des pensées au cerveau et des paroles aux lèvres. Le tout s'en était allé ensemble.
-Écoute et ne réponds pas, ajouta Médéric; nous allons enjamber notre royaume d'hier et nous diriger vers l'Orient, en quête de notre royaume de demain.
VIII. L'AIMABLE PRIMEVÈRE, REINE DU ROYAUME DES HEUREUX
Il est grand temps, Ninon, de te conter les merveilles du Royaume des Heureux. Voici les détails que Médéric tenait de son ami le bouvreuil.
Le Royaume des Heureux est situé dans un monde que les géographes n'ont encore pu découvrir, mais qu'ont bien connu les braves coeurs de tous les temps, pour l'avoir maintes fois visité en songe. Je ne saurais rien te dire sur la mesure de sa surface, la hauteur de ses montagnes, la longueur de ses fleuves; les frontières n'en sont point parfaitement arrêtées, et, jusqu'à ce jour, la science du géomètre consiste, dans ce fortuné pays, à mesurer la terre par petits coins, selon les besoins de chaque famille. Le printemps n'y règne pas éternellement, comme tu pourrais le croire, la fleur a ses épines; la plaine est semée de grands rocs; les crépuscules sont suivis de nuits sombres, suivies à leur tour de blanches aurores. La fécondité, le climat salubre, la beauté suprême de ce royaume, proviennent de l'admirable harmonie, du savant équilibre des éléments. Le soleil mûrit les fruits que la pluie a fait croître; la nuit repose le sillon du travail fécondant du jour. Jamais le ciel ne brûle les moissons, jamais les froids n'arrêtent les rivières dans leur course. Rien n'est vainqueur; tout se contre-balance, se met pour sa part dans l'ordre universel; de sorte que ce monde, où entrent en égale quantité toutes les influences contraires, est un monde de paix, de justice et de devoir.