Après avoir examiné l’hôpital, André Efîmytch conclut que c’était un établissement scandaleux, et dangereux au plus haut point pour la santé des habitants de la ville. À son avis, ce qu’il y avait de mieux à faire était de licencier tous les malades et de fermer l’hôpital. Mais il réfléchit que, pour cela, une seule volonté ne suffisait pas et que ce serait d’ailleurs inutile. Si l’on parvient à chasser d’un endroit la saleté physique et morale, elle se réfugie ailleurs. Il faut attendre qu’elle disparaisse d’elle-même. Et puis, si des gens s’étaient décidés à fonder un hôpital et le toléraient chez eux, c’est qu’il le leur fallait. Les préjugés, et toutes les saletés et vilenies de chaque jour sont nécessaires ; ils finissent par se changer, au bout du compte, en quelque chose de bon, comme le fumier se transforme en terreau. Il n’est ici-bas rien de si parfait qu’on n’y trouve à l’origine une malpropreté.
André Efîmytch parut donc accepter le désordre avec assez d’indifférence. Il demanda seulement aux employés de l’hôpital et aux infirmières de ne pas coucher dans les salles, et fit faire deux armoires pour les instruments. L’intendant, la lingère, l’aide-chirurgien et l’érysipèle demeurèrent en place.
André Efîmytch aimait par-dessus tout l’intelligence et l’honnêteté, mais il n’avait pas assez de caractère et de confiance dans le droit pour instaurer autour de lui une vie intelligente et honnête. Ordonner, refuser, contraindre, il ne le savait positivement pas. On eût dit qu’il avait fait vœu de ne jamais élever la voix et de ne jamais employer le mode impératif. Il lui était difficile de dire : « Donne » ou : « Porte » ; quand il voulait manger, il disait à sa cuisinière, toussotant d’un air indécis : « Si l’on me donnait du thé », « Si je dînais » ? Dire au surveillant de l’hôpital de cesser de voler, le chasser, ou supprimer sa fonction d’une inutilité parasitaire, c’était entièrement au-dessus de ses forces. Quand on le flagornait, qu’on lui mentait, quand on lui présentait à signer quelque compte odieusement faux, il devenait rouge comme une écrevisse et se sentait coupable ; mais il signait le compte. Quand les malades se plaignaient de la faim ou des mauvais traitements de leurs infirmières, il était tout confus et murmurait d’un air de faute : « Bon, bon, nous verrons cela… Il doit y avoir un malentendu… »
Dans les premiers temps, André Efîmytch travailla avec beaucoup de zèle. Chaque matin, jusqu’après midi, il consultait et opérait, et allait même faire des accouchements en ville. Les dames disaient qu’il était très attentionné et qu’il diagnostiquait fort bien les maladies, surtout celles des femmes et des enfants. Mais à la longue, la médecine l’ennuya manifestement par sa monotonie et par son inefficacité tangible. Vous consultez aujourd’hui trente malades, demain il y en aura trente-cinq ; après-demain quarante. Ainsi de jour en jour, et d’année en année. La mortalité, pourtant, ne diminue pas, et les malades ne cessent de venir. Donner une aide sérieuse à quarante malades que vous voyez avant dîner, c’est physiquement impossible : quoi que vous en ayez, ce n’est donc que duperie. Si, au bout de l’année, d’après les relevés, il est venu à la consultation douze mille malades, vous avez, à raisonner simplement, trompé douze mille personnes. Isoler dans une salle les gens sérieusement malades et s’occuper d’eux selon les règles de la science, c’est aussi impossible ; car il y a bien des règles, mais pas de science. Et si, cessant de philosopher, on suit les règles à la lettre, comme le font la majorité des médecins, il faut sur toute chose de la propreté et de l’aération, et non pas de malpropreté ; il faut une nourriture saine et non pas de puantes soupes aux choux aigres ; il faut enfin d’honnêtes collaborateurs et non pas des voleurs…
Et, en somme, pourquoi empêcher les gens de mourir, puisque la mort est la fin normale et préétablie de chacun ? Qu’y aura-t-il donc de changé, quand un marchand ou un fonctionnaire aura traîné cinq à dix années de plus que de raison ?… Et si l’on met la fin de la médecine à adoucir la souffrance par des remèdes, la question suivante se pose aussitôt malgré vous : pourquoi adoucir la souffrance ? On dit que la souffrance conduit l’homme à la perfection. Si l’humanité se met à adoucir ses souffrances par des pilules et des gouttes, elle rejette par là toute religion et toute philosophie dans lesquelles on a trouvé jusqu’à présent non seulement un refuge contre tous les maux, mais même le bonheur. Pouchkine, avant sa mort, éprouva des souffrances horribles ; le pauvre H. Heine resta paralysé des années entières ; pourquoi donc ne pas laisser souffrir un peu un André Efîmytch ou quelque Matriôna Sâvvichna dont la vie serait, sans la souffrance, entièrement vide, telle une page blanche, et semblable à celle des amibes ?
Accablé par de semblables raisonnements, André Efîmytch perdit courage et se mit à ne plus venir à l’hôpital chaque jour.
VI
Voici comment sa vie se passait.
Il se levait d’ordinaire à huit heures, s’habillait et buvait du thé. Puis il se mettait à lire dans son cabinet, ou allait à l’hôpital. Les malades du dehors l’y attendaient, dans le petit corridor étroit et sombre. Il passait devant eux des employés de l’hôpital, battant de leurs bottes le pavé de briques ; il passait des malades hâves, en capotes bleues ; on emportait des vases de nuit ; on enlevait des cadavres ; des enfants pleuraient ; il soufflait des courants d’air. André Efîmytch sait que, pour des tuberculeux et en général pour toutes sortes de malades impressionnables, une attente dans de pareilles conditions est un martyre. Mais qu’y faire ? Il trouve dans la salle de consultation son aide Serge Serguiéitch, petit homme replet, au visage rebondi, reluisant et rasé, aux manières aisées et affables, plus semblable, en ses vêtements amples et neufs, à un sénateur qu’à un aide-chirurgien. Serge Serguiéitch porte des cravates blanches, a une grosse clientèle, et se regarde comme infiniment supérieur à André Efîmytch qui n’a plus de clientèle.
Il y a, dans un coin de la salle de consultation, une grande Image encadrée, devant laquelle pend une lourde lampe. Auprès, est un petit autel portatif, recouvert d’une housse blanche. Des portraits d’évêques, des vues du monastère de Sviatogorsk, et des couronnes sèches de bleuets sont suspendus aux murailles. Serge Serguiéitch est dévot et aime l’appareil religieux : l’Image a été mise à ses frais dans la salle de visite. Les dimanches, à son instigation, un malade lit à haute voix les litanies et après cette lecture, Serge Serguiéitch passe lui-même dans les salles avec un petit encensoir et encense les malades.
Comme il y a beaucoup de malades et qu’on a peu de temps, on se borne à un bref interrogatoire de chacun et on lui remet quelque remède vague, comme de la pommade calmante ou de l’huile de ricin. André Efîmytch est assis, pensif, la tête appuyée sur le poing, et pose des questions machinales. Serge Serguiéitch, assis lui aussi, se frotte les mains et intervient de temps à autre.