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– « Nous souffrons et nous endurons la nécessité parce que nous invoquons mal la miséricorde de Dieu, déclare-t-il ; oui ! »

Durant toute la visite, André Efîmytch ne fait aucune opération. Il a perdu depuis longtemps l’habitude d’en pratiquer, et la vue du sang l’impressionne désagréablement. Quand il fait ouvrir la bouche à un enfant pour lui regarder la gorge et que l’enfant se met à crier et à se défendre de ses petites mains, les oreilles du docteur bourdonnent, la tête lui tourne et des larmes lui viennent aux yeux. Il se dépêche de formuler son ordonnance et fait signe à la mère d’emporter l’enfant le plus vite possible.

La timidité des malades, leur stupidité, la présence du pieux Serge Serguiéitch, les portraits sur les murs, et jusqu’à ses propres questions qu’il répète depuis plus de vingt ans déjà, ont vite fait de l’énerver ; il part quand il a consulté cinq ou six malades. Son aide finit la consultation.

Songeant que, grâce à Dieu, il n’a plus depuis longtemps de clientèle particulière et que personne ne viendra le déranger, André Efîmytch rentre chez lui, s’assied immédiatement à sa table de travail et se met à lire. Il lit beaucoup et toujours avec une grande satisfaction ; la moitié de son traitement passe à acheter des livres, et, des six pièces de son logement, trois sont encombrées de livres et de vieux journaux. Il aime surtout les livres d’histoire et de philosophie. En ce qui concerne la médecine, il n’est abonné qu’au Médecin (Vratch), qu’il commence toujours à lire à rebours. Sa lecture se prolonge plusieurs heures sans interruption et ne le fatigue pas. Il lit avec moins de hâte et de fougue que ne le faisait jadis Ivan Dmîtritch : il lit, au contraire, lentement, avec pénétration, s’arrêtant aux endroits qui lui plaisent ou qu’il ne saisit pas. Il a auprès de lui, quand il lit, un carafon de vodka, un concombre salé ou des pommes fermentées, posées à nu, sans assiette, sur le tapis de la table. Chaque demi-heure, sans lever les yeux de dessus son livre, il se verse un petit verre de vodka et le boit ; puis, toujours sans regarder, il atteint en tâtonnant le concombre et en grignote un morceau.

À trois heures, il va avec circonspection à la porte de la cuisine, toussote et dit :

– Dâriouchka, si l’on me faisait dîner…

Après son repas, assez mauvais, et peu propre, André Efîmytch marche dans sa chambre, les bras croisés, et songe. Il sonne quatre heures, puis cinq heures. André Efîmytch marche toujours et songe. De temps à autre, la porte de la cuisine grince, et le visage rouge et endormi de Dâriouchka apparaît.

– André Efîmytch, n’est-il pas temps de vous servir la bière ? demande-t-elle d’un air soucieux.

– Non, pas encore, répond André Efîmytch. J’attendrai… J’attendrai encore…

Vers le soir, arrive, habituellement, le maître de poste Michel Avériânytch, le seul homme de la ville dont la société ne déplaise pas à André Efîmytch. Michel Avériânytch fut autrefois un très riche propriétaire et servit dans la cavalerie, mais, s’étant ruiné, il dut, sur ses vieux jours, entrer dans l’administration des postes. Il a l’air actif et bien portant ; il a d’amples favoris gris, de bonnes manières, et une grosse voix agréable. Il est bon et sensible, mais emporté. Quand, à la poste, quelqu’un réclame, ne se rend pas à ce qu’on lui dit, et commence à discuter, Michel Avériânytch devient pourpre, tremble de tout le corps et crie d’une voix terrible : « Taisez-vous ! » Aussi, depuis longtemps, le bureau de poste a, en ville, la réputation d’un endroit où il ne fait pas bon aller. Michel Avériânytch estime et aime André Efîmytch pour sa culture intellectuelle et pour sa noblesse d’âme ; il le prend de haut avec tous les autres habitants de la ville, comme avec ses subordonnés.

– Me voici ! dit-il en entrant chez le docteur. Bonsoir, mon cher ! Je vais encore vous déranger, n’est-ce pas ?

– Du tout ; au contraire, très heureux ! lui répond le docteur. Je suis toujours très heureux de vous voir.

Les deux amis s’assoient sur le divan et fument quelque temps sans rien dire.

– Dâriouchka, si l’on nous donnait de la bière ! dit André Efîmytch.

Ils boivent la première bouteille aussi sans parler ; le docteur médite ; Michel Avériânytch a l’air animé et joyeux d’un homme qui a quelque chose de très intéressant à raconter. C’est néanmoins toujours le docteur qui commence la conversation.

– Comme il est regrettable, dit-il d’une voix lente et paisible, secouant la tête sans regarder son interlocuteur (il ne regarde jamais personne dans les yeux) ; comme il est profondément regrettable, estimé Michel Avériânytch, que, dans notre ville, il n’y ait aucune personne capable de soutenir une conversation intelligente et intéressante, et qui aime la conversation ! C’est pour nous une grande privation. Les gens cultivés eux-mêmes ne s’y élèvent pas au-dessus du terre à terre ; leur niveau mental n’est pas beaucoup supérieur à celui de la basse classe.

– Parfaitement exact ; je suis de votre avis.

– Vous daignez reconnaître, continue le docteur au bout d’un instant, que tout, dans ce monde, hormis les hautes manifestations abstraites de l’esprit humain, est sans intérêt ni importance. L’esprit dresse une haute barrière entre l’animal et l’homme, fait songer à la divinité de la nature humaine et remplace en un certain point l’immortalité qu’elle n’a pas. Partant, l’esprit est la seule source possible de jouissance. Nous ne voyons, ni n’entendons autour de nous, rien de spirituel, donc nous sommes privés de jouissance. Il nous reste les livres ; mais c’est tout autre chose que la conversation et que le commerce des hommes. Si vous me permettez de faire une comparaison qui n’est peut-être pas entièrement juste, les livres, c’est le cahier de musique, mais la conversation c’est le chant.

– Parfaitement exact !

Il se fait un silence. Dâriouchka quitte sa cuisine, et, avec l’expression d’une affliction stupide, la tête appuyée sur le poing, vient se placer sur le seuil de la porte pour écouter.

– Hélas ! soupire Michel Avériânytch ; qu’attendre de l’esprit de nos contemporains !

Il se met à conter comment on vivait autrefois joyeusement, sainement, et d’intéressante façon, quelle classe intellectuelle, sensée, il y avait en Russie, et jusqu’où elle avait porté les idées d’honneur et d’amitié… On prêtait de l’argent sans billet, et on regardait comme un opprobre de ne pas tendre une main secourable à un compagnon dans le besoin. Et quels combats ! quels compagnons ! quelles femmes ! Le Caucase est un merveilleux pays ! Il y avait la femme d’un chef de bataillon, – étrange femme ! – qui prenait des habits d’officier et s’en allait la nuit dans les montagnes, seule, sans guide. On disait qu’elle avait un roman dans un aoul (village) avec un prince.

– Reine des cieux, notre mère !… soupire Dâriouchka.

– Et comme on buvait ! comme on mangeait ! Quels libéraux déterminés il y avait alors !

André Efîmytch écoutait et n’entendait point. Il pensait à on ne sait quoi, et humait de la bière.

– Maintes fois, dit-il tout à coup, interrompant Michel Avériânytch, je songe à des gens d’esprit et à des conversations avec eux. Mon père me donna une bonne instruction, mais, sous l’influence des idées de 1860, il me fit faire ma médecine. Il me semble que si je ne l’avais pas écouté, je serais maintenant au centre du mouvement intellectuel, professeur à quelque faculté. Vous me direz que l’esprit non plus n’est pas éternel, qu’il passe lui aussi ; mais vous savez bien pourquoi j’éprouve un faible pour lui ! La vie est un piège ennuyeux. Quand l’homme pensant atteint son âge viril et entre dans sa conscience réfléchie, il se sent malgré lui comme dans un piège sans issue. Il est, en effet, contre sa volonté, appelé, par on ne sait quel hasard, du non-être à la vie… Pourquoi ?… Il veut connaître la pensée et le but de son existence ; on ne les lui dit pas, ou on lui dit des insanités. Il frappe, on ne lui ouvre pas. Enfin, vient la mort, – aussi contre sa volonté !… Et voilà, de même qu’en prison des gens liés par un malheur commun le sentent un peu moins, quand ils sont ensemble, ainsi, on s’aperçoit moins du piège de la vie, quand des gens portés à l’analyse et aux généralisations se trouvent réunis et passent le temps à échanger des idées libres et hardies : en ce sens, l’esprit est la jouissance incomparable.