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– Parfaitement exact !

Sans regarder son interlocuteur, avec des pauses, et doucement, André Efîmytch continue à parler des gens d’esprit et de leur conversation ; Michel Avériânytch l’écoute avec attention et acquiesce :

– Parfaitement exact !

– Vous ne croyez pas à l’immortalité de l’âme ? demande tout à coup le maître de poste.

– Non, estimable Michel Avériânytch, je n’y crois pas, et n’ai aucune raison d’y croire.

– Il faut avouer que moi aussi je doute. Et pourtant il est en moi comme un sentiment que je ne mourrai jamais ! « Allons, me dis-je, vieux barbon, il est temps de mourir ! » Et dans mon âme, une petite voix crie : « N’en crois rien, tu ne mourras pas… »

Un peu après neuf heures Michel Avériânytch quitte son ami. Mettant sa pelisse dans l’antichambre, il dit en soupirant :

– Tout de même, dans quel sale trou nous a placés le destin !… Le plus triste est qu’il faudra y finir nos jours… Hélas !

VII

Ayant accompagné son ami, André Efîmytch se rassied à sa table et recommence à lire. Aucun bruit ne trouble la paix du soir et le silence de la nuit. Il semble que le temps s’arrête et se fige, comme le docteur sur son livre, et qu’en dehors de ce livre et de la lampe à abat-jour vert, il n’existe plus rien. La face rustaude du docteur s’illumine peu à peu d’un sourire d’extase et d’attendrissement à l’idée du progrès de l’esprit humain. « Oh ! pourquoi l’homme n’est-il pas immortel ? songe-t-il. À quoi bon les centres cérébraux et les circonvolutions ? À quoi bon la vue, la parole, la conscience, le génie, s’il est prescrit à tout cela de retourner à la terre et de se refroidir à la fin des fins avec l’écorce terrestre, et d’être ensuite emporté sans but et sans pensée avec la terre autour du soleil des millions et des millions d’années ? Il n’était pas besoin d’évoquer l’homme du néant et de le guinder à sa raison si haute et presque divine, pour ensuite – par littérale dérision – le retourner à son argile.

« Les transformations de la matière !… Quelle lâcheté de se consoler par ce succédané de l’immortalité !… Les mouvements inconscients de la nature sont inférieurs même à la stupidité humaine, car il reste toujours dans cette stupidité quelque conscience et quelque volonté, et dans les mouvements de la nature, il n’y a rien. Et pourtant on dit à l’esprit : « Calme-toi, ton être décomposé donnera la vie à d’autres organismes. » C’est lui dire : « Tu deviendras inférieur à la stupidité même. » Seul un lâche, ayant en face de la mort plus de peur que de dignité, peut se consoler par cela que son corps revivra dans l’herbe, dans les pierres, dans les crapauds… Placer son immortalité dans l’évolution de la matière est aussi étrange que de prédire un brillant avenir à un écrin, quand le violon précieux qu’il contient sera brisé et hors d’usage. »

Quand des heures sonnent, André Efîmytch s’appuie au dos de son fauteuil et ferme les yeux pour réfléchir un peu. Et soudain, sous l’influence des belles pensées qu’il vient de lire, il jette un regard sur son passé et sur le présent. Et le présent lui semble pareil au passé !… Il sait que tandis que ses pensées le portent au temps du refroidissement de la terre, tout près de lui, dans le grand bâtiment de l’hôpital, des gens croupissent dans la souffrance et dans la saleté… L’un d’eux, peut-être, ne dort pas, et se débat contre la vermine ; un autre est infecté d’érysipèle ou geint d’un bandage trop serré. Peut-être aussi les malades jouent-ils aux cartes avec les infirmières et boivent-ils de l’eau-de-vie. Dans le cours de l’année, douze mille personnes ont été abusées : l’œuvre hospitalière tout entière repose, comme il y a vingt ans, sur la fraude, les commérages, les cancans, la camaraderie, et sur le charlatanisme grossier. L’hôpital, comme jadis, offre l’image d’un établissement immoral et des plus malsains. Le docteur sait que, sous les grilles, dans la salle 6, Nikîta rosse les malades, et que Moïseïka va mendier chaque jour en ville…

Il sait parfaitement d’autre part que, dans les vingt-cinq dernières années, il s’est produit dans la médecine un changement fantastique. Lorsqu’il était étudiant, il lui paraissait que la médecine aurait bientôt le sort de l’alchimie et de la métaphysique. Maintenant, au cours de ses lectures, la nuit, la médecine le transporte et éveille en lui de l’admiration et de l’enthousiasme. En effet, quel éclat soudain, quelle révolution ! Grâce à l’antisepsie, on fait des opérations que le grand Pirogov[1] n’osait même pas espérer possibles. Les médecins les plus ordinaires des zemstvos[2] entreprennent des résections de l’articulation du genou. Sur cent laparotomies, il n’y a qu’un cas mortel. L’opération de la pierre est une telle bagatelle qu’on ne daigne même plus écrire sur ce sujet. La syphilis se guérit radicalement. Ah ! la théorie de l’hérédité, l’hypnotisme, les découvertes de Pasteur et de Koch, l’hygiène avec statistique et notre médecine russe de campagne !… La psychiatrie et la classification actuelle des maladies, les méthodes de diagnostic et de thérapeutique, c’est, en comparaison de ce qui existait, un véritable Elbrouz. Maintenant on ne douche plus les fous et on ne leur met plus la camisole de force ; on les traite humainement, et même, comme on l’écrit dans les journaux, on organise pour eux des bals et des spectacles. André Efîmytch sait que, dans les façons actuelles de voir et de faire, une abomination comme la salle 6 n’est tout au plus possible que dans quelque petite ville à deux cents verstes de toute voie ferrée, où le maire et tous les conseillers municipaux sont de petits bourgeois à demi illettrés, voyant dans le médecin un augure qu’il faut écouter quand bien même il nous verserait dans la bouche du plomb fondu. En tout autre lieu, le public et la presse auraient depuis longtemps démoli une si affreuse Bastille.

« Bah ! se dit André Efîmytch rouvrant les yeux, après tout, qu’est-il resté de tout cela ?… Ni l’antisepsie, ni Koch, ni Pasteur n’ont pu changer la nature des choses ! La morbidité et la mortalité sont les mêmes. On donne des bals et des spectacles aux fous, mais on ne les met toujours pas en liberté. En somme, tout est vanité et absurdité. Entre mon hôpital et la meilleure clinique de Vienne, il n’y a, au fond, aucune différence. »

Malgré tout, l’affliction et une sorte d’envie l’empêchent de rester impassible ; la fatigue y a peut-être sa part. Sa tête alourdie s’incline sur son livre ; il soutient son visage de ses mains, et pense :

« Je fais une besogne nuisible et je reçois de l’argent des gens que je trompe : je ne suis pas honnête ! Mais, voyons, par moi-même, que suis-je ? Je ne suis qu’un facteur du mal social inévitable ! Tous les fonctionnaires de district ne font que du mal et reçoivent de l’argent sans raison… Je ne suis donc pas personnellement coupable de ma malhonnêteté, c’est le temps… Si j’étais né deux cents ans plus tard, j’aurais été autre. »