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– Quel mois avons-nous ? demanda Ivan Dmîtritch ; mars ?

– Oui, la fin de mars.

– Il y a de la boue ?

– Très peu. Il y a déjà des petits sentiers propres dans le jardin.

– Il ferait bon aller se promener en voiture hors de la ville, soupira Ivan Dmîtritch, frottant ses yeux rouges comme s’il se réveillait. Et ensuite rentrer chez soi, dans un cabinet de travail bien chaud et confortable, et… et se faire soigner du mal de tête par un médecin compétent… Il a y longtemps que je n’ai pas vécu en être humain… Ici, c’est sale ; intolérablement sale.

Depuis son excitation de la veille, il était fatigué et las, et ne parlait que malgré lui. Ses doigts tremblaient, et on voyait qu’il avait un mal de tête violent.

– Entre un cabinet de travail tiède et confortable et cette salle il n’y a aucune différence, dit André Efîmytch. Le bonheur de l’homme et son repos ne sont pas hors de lui, mais en lui-même.

– Comment l’entendez-vous ?

– L’homme vulgaire attend de quelque objet, d’une calèche ou d’une chambre agréable, le bien ou le mal ; l’homme qui pense l’attend de lui seul.

– Allez prêcher cette philosophie en Grèce, où il fait chaud et où fleurissent les orangers, mais ici, elle est hors de saison. Avec qui donc parlais-je de Diogène ? N’est-ce pas avec vous ?

– Oui, avec moi, hier soir.

– Diogène n’avait pas besoin d’un cabinet de travail et d’un appartement chauffé. En Grèce on a chaud sans cela ; on se couche dans un tonneau et on se nourrit d’olives et d’oranges. Mais s’il eût dû vivre en Russie, ce n’est pas au mois de décembre, c’est dès le mois de mai qu’il eût réclamé une chambre. Je vous assure que le froid l’aurait courbé comme un crochet.

– Non, on peut, comme toute autre douleur, ne pas ressentir le froid. Marc-Aurèle a dit : « La douleur est une représentation forte du mal ; fais force de volonté pour changer cette représentation ; détourne-la ; cesse de te plaindre ; la douleur s’évanouira. » C’est exact. Le sage, ou, simplement, le penseur, l’homme méditatif, se distingue surtout par cela qu’il fait fi de la souffrance. Il est toujours content et ne s’étonne de rien.

– Ce qui veut dire que je suis un idiot parce que je souffre, parce que je ne suis pas content, et que je m’étonne de la lâcheté humaine ?…

– Vous dites cela à tort. Si vous aviez plus l’habitude de réfléchir, vous comprendriez combien négligeable est tout ce monde extérieur qui nous trouble. Il faut se hausser à la compréhension de la vie ; là est le vrai bien.

– La compréhension…, fit Ivan Dmîtrich, fronçant les sourcils. L’extérieur, l’intérieur… Pardonnez-moi ; je ne comprends pas. Je sais seulement, dit-il, en se levant et en regardant le docteur avec courroux, que Dieu m’a fait de sang chaud et de nerfs ; parfaitement !… Le tissu cellulaire, s’il est vivant, doit réagir à toute excitation ; je réagis. Le mal me fait crier et pleurer ; la lâcheté m’indigne ; la saleté me dégoûte. C’est là, proprement, ce que j’appelle vivre. Plus un organisme est simple, moins il sent et moins il réagit. Plus il est élevé, plus il est impressionnable, et plus il réagit avec énergie et effet. Qui ne sait cela ? Il est docteur et ignore ces choses élémentaires ! Pour mépriser la souffrance, être toujours content de son sort et ne s’étonner de rien, il faut en arriver à cet état-là, – et Ivan Dmîtritch montra l’informe moujik, noyé dans la graisse, – ou alors il faut se tremper dans la souffrance jusqu’à y perdre toute sensibilité : ce qui revient à cesser de vivre. Pardonnez-moi, je ne suis ni un sage, ni un philosophe, poursuivit Ivan Dmîtritch irrité. Je ne comprends rien à tout ce que vous me dites. Je ne suis pas en état de raisonner.

– Au contraire, vous raisonnez parfaitement.

– Les stoïciens, dont vous caricaturez les théories, étaient des gens remarquables, mais leur doctrine est figée depuis déjà deux mille ans, et pas une goutte n’a pu s’en revivifier depuis, ni ne le pourra, car c’est une doctrine impraticable et sans vie. Elle n’eut jamais de succès qu’auprès d’une minorité de gens studieux passant leur vie à déguster toutes les doctrines ; la foule ne la comprenait pas. Une doctrine qui prêche l’indifférence à la richesse et aux aises de la vie, et le mépris de la souffrance et de la mort, est tout à fait incompréhensible à la grande majorité des gens, qui ne connaîtra jamais ni les aises de la vie ni les richesses. Mépriser la souffrance signifierait pour elle mépriser la vie elle-même, car toute la vie de l’homme consiste à ressentir le froid, la faim, les injures, les privations, et la peur hamlétique de la mort. C’est là toute la vie. On peut la trouver pesante, la haïr, mais non la mépriser. Oui, je le répète, la doctrine stoïcienne ne peut pas avoir d’avenir. Comme vous le savez, depuis le commencement du siècle jusqu’à aujourd’hui, la lutte contre le mal, l’affinement à souffrir, la force de réaction n’ont fait que progresser.

Ivan Dmîtritch perdit soudain le fil de ses pensées, s’arrêta et se frotta le front avec ennui :

– Je voulais dire quelque chose d’important, dit-il, mais je ne sais plus quoi… Où en étais-je ?… Ah ! voilà ! Je voulais dire qu’un stoïcien se vendit pour racheter son prochain. Eh bien, ce stoïcien lui-même réagissait contre l’impression désagréable, car, pour faire un acte si généreux que se renoncer pour autrui, il fallait une âme souffrante et troublée. J’ai oublié ici, en prison, tout ce que j’ai appris, autrement je me serais souvenu encore de quelque chose. Voulez-vous que nous prenions le Christ ? Le Christ paya tribut à la réalité en ce qu’il pleura, sourit, s’affligea, s’irrita, et languit. Il ne vint pas en souriant au-devant des souffrances, et ne méprisa pas la mort. Il pria au jardin de Gethsémani qu’on Lui épargnât ce calice.

Ivan Dmîtritch sourit et s’assit.

– Admettons, dit-il, que le repos et le bonheur de l’homme ne soient pas hors de lui, mais en lui ; admettons qu’il faille mépriser la souffrance et rester impassible ; mais, vous, sur quoi vous appuyez-vous pour prêcher cette doctrine ? Êtes-vous un sage ? Êtes-vous un philosophe ?

– Je ne suis pas philosophe, mais chacun doit prêcher cette doctrine parce qu’elle est raisonnable.

– Je voudrais bien savoir pourquoi vous vous croyez compétent en matière de conception de la vie, de mépris de la souffrance et autres choses semblables ? Avez-vous jamais souffert ? Avez-vous idée des souffrances que l’on peut endurer ? Permettez-moi une question : vous a-t-on donné les verges dans votre enfance ?

– Non, mes parents professaient l’aversion des châtiments corporels.

– Moi, mon père me fouettait cruellement. Mon père était un rêche fonctionnaire à hémorroïdes, avec un grand nez et le cou jaune… Mais parlons de vous. De toute votre vie, personne ne vous a touché du doigt ; personne ne vous a fait peur ; personne ne vous a rossé. Vous êtes fort comme un bœuf ; vous avez grandi sous l’aileron de votre père ; on vous a instruit à ses frais, et tout de suite après on vous a donné une sinécure. Depuis plus de vingt ans vous habitez un appartement gratuit ; chauffé, éclairé, servi ; ayant le droit de travailler, s’il vous plaît, et celui de ne rien faire, s’il vous agrée. Vous êtes par nature un homme mou et paresseux, et vous vous êtes efforcé d’arranger votre vie en sorte que rien ne vienne vous troubler et ne vous oblige à changer de place ; vous avez délégué vos fonctions à l’aide-chirurgien et à d’autres racailles, et vous restez au chaud et au repos, amassant de l’argent, lisottant des livres, vous dorlotant de raisonnements variés sur diverses absurdités de haut vol, et… – Ivan Dmîtritch regarda le nez rouge du docteur – et nous nous enivrons !… En un mot, vous n’avez rien vu de la vie, vous l’ignorez complètement et vous ne la savez qu’en théorie. Vous méprisez la souffrance et ne vous étonnez de rien pour une très simple raison. Considérer la vanité de toute chose ; avoir un dédain intérieur et avoué de la vie, des souffrances et de la mort ; penser que la compréhension est le bien véritable : tout cela est la philosophie qui convient le mieux au Russe paresseux. Ainsi, par exemple, vous voyez un moujik battre sa femme. Pourquoi intervenir ? Qu’il la batte, peu importe ! Tous deux mourront un jour ou l’autre. Et celui qui bat, par les coups qu’il donne, s’humilie plus que celui qu’il bat… Se soûler est indécent et bête, mais que l’on boive, il faut mourir, que l’on ne boive pas, il faut mourir… Voici une femme qui a mal aux dents. Bah ! Qu’importe ? Le mal n’est qu’une imagination, et l’on ne peut pas vivre ici-bas sans souffrir. Nous mourrons tous. Aussi, femme, va-t’en ; ne m’empêche pas de penser et de boire ma vodka ! Un jeune homme vous demande ce qu’il faut faire, comment il faut vivre. Avant de lui répondre, le premier venu réfléchirait ; mais le philosophe a réponse toute prête à ce cas-là : Tends à la compréhension des choses et au bien véritable. Et qu’est-ce qu’est ce fantastique « bien véritable » ? En somme personne ne peut le dire !… On nous tient ici sous grilles ; on nous laisse croupir ; on nous torture : c’est très bien, c’est raisonnable, parce qu’il n’y a aucune différence entre cette salle 6 et une bonne chambre chaude !… Commode philosophie ! On ne fait rien, on a une conscience tranquille, et l’on se croit sage !… Non, monsieur, ce n’est pas de la philosophie, ce n’est pas du raisonnement, ce n’est pas une vue large et profonde ; ce n’est que de la paresse, du fakirisme : ce n’est qu’un rêve dément. Oui ! se fâcha encore Ivan Dmîtritch, vous dédaignez la souffrance ; mais que vous vous pinciez le doigt dans une porte, vous braillez à plein gosier !