Grigôri tenait une épicerie, mais ce n’était que pour la forme. En fait, il trafiquait de tout ce qui se présentait, eau-de-vie, bétail, peaux, blé, porcs, et quand, par exemple, on demandait à l’étranger des pies pour les chapeaux de femme, Tsyboûkine gagnait sur chaque paire trente kopeks. Il achetait des coupes de bois, prêtait de l’argent et était, au total, un vieil homme entreprenant.
Il avait deux fils. L’aîné, Anîssime, servait dans la police, à la section des recherches, et venait rarement. Le plus jeune, Stépane, avait pris la voie commerciale et aidait son père, mais on n’attendait pas de lui une aide effective, car il était sourd et faible de santé. Sa femme, Akssînia, belle et svelte, qui portait les jours de fête chapeau et ombrelle, se levait tôt, se couchait tard, et courait tout le jour les jupons retroussés, faisant sonner des clés, dans la grange, dans la cave ou dans la boutique. Tsyboûkine la regardait avec joie ; ses yeux brillaient et il regrettait que ce ne fût pas son fils aîné qui l’eût épousée, au lieu du plus jeune, le sourd, qui, visiblement, s’entendait peu en beauté féminine.
Le vieillard avait toujours été enclin à la vie de famille et il aimait sa famille plus que tout au monde, son fils aîné le policier surtout, et sa belle-fille. Akssînia, à peine mariée, avait montré une activité extraordinaire et avait su tout de suite à qui on pouvait faire crédit et à qui il ne le fallait pas. Elle tenait les clés et ne les confiait même pas à son mari ; elle faisait claquer le boulier, regardait comme un paysan les dents des chevaux, et ne faisait que rire et que crier. Quoi qu’elle fît ou qu’elle dît, son beau-père s’attendrissait et murmurait : En voilà une petite bru !… En voilà une belle femme, bonne petite maman…
Il était veuf, mais un an après le mariage de son fils, il ne put y tenir, et se remaria. On lui trouva à trente verstes d’Oukléevo une fille de bonne famille, mais déjà un peu âgée, belle et de bonne mine, Varvâra Nikolâévna. Dès qu’elle fut installée dans sa chambre en haut, tout s’éclaira dans la maison comme si on eût mis aux fenêtres des vitres neuves ; les lampes d’images brûlèrent ; les tables se couvrirent de nappes blanches comme de la neige ; aux fenêtres et dans les jardins, sur le devant, apparurent des fleurs aux yeux rouges, et on ne mangea plus à une même écuelle : il y eut une assiette devant chacun. Varvâra Nikolâévna souriait affablement et il semblait que, dans la maison, tout souriait. Il se mit à venir dans la cour, ce qui auparavant n’avait jamais eu lieu, des pauvres, des errants, des pèlerins. On entendit sous les fenêtres les voix plaintives et chantantes des bonnes femmes d’Oukléevo et la toux piteuse des moujiks faibles et maigres qui avaient été chassés des usines pour ivrognerie. Varvâra les aidait d’argent, de pain et de vieux habits ; puis, s’étant familiarisée dans la maison, elle se mit à prendre en cachette pour eux différentes choses dans la boutique. Le sourd la vit une fois emporter deux demi-quarts de livre de thé, et cela le déconcerta.
– Maman vient de prendre deux demi-quarts de livre de thé, dit-il à son père ; où faut-il marquer cela ?
Le père ne répondit rien, s’arrêta, et réfléchit, remuant les sourcils. Puis il monta chez sa femme :
– Varvârouchka, ma petite mère, lui dit-il doucement, si tu as besoin de quelque chose dans la boutique, prends-le… Prends-le sans te gêner.
Le lendemain, le sourd, courant dans la cour, lui cria :
– Maman, prenez ce dont vous aurez besoin.
Il y avait dans ce fait de donner des aumônes quelque chose de joyeux et de léger, quelque chose de nouveau comme les lampes devant les images et les fleurs rouges. Quand, au carnaval, ou à la fête paroissiale, qui durait trois jours, on écoutait aux moujiks du salé pourri, exhalant une si griève odeur qu’il était difficile de se tenir auprès des barils, quand on prenait en gage aux ivrognes des faulx, des chapeaux, des hardes de femmes, quand les ouvriers des fabriques se vautraient dans la boue, hébétés par la mauvaise eau-de-vie, et que le mal, ayant pris consistance, semblait se tenir en l’air comme un brouillard, on se sentait un peu mieux à l’idée que là, dans la maison, il y avait une femme douce et propre qui ne s’occupait ni de salé, ni de vodka. Ses aumônes agissaient, en ces jours pénibles et troubles, à la façon d’une soupape de sûreté dans une machine.
Dans la maison de Tsyboûkine, les jours passaient dans l’affairement. Le soleil n’était pas encore levé qu’Akssînia s’ébrouait, se lavant dans le vestibule ; le samovar bouillait dans la cuisine et ronflait comme s’il prédisait quelque malheur ; le vieux, vêtu d’un long surtout noir et de pantalons de coton dans de hautes bottes luisantes, allait et venait par les chambres, propre, petit, et frappant du talon, comme le papa beau-père d’une chanson connue. On ouvrait la boutique. Quand il faisait bien jour, on avançait à la porte un drojki, et le vieux s’y asseyait gaillardement, enfonçant sa casquette jusqu’aux oreilles. À le voir, personne n’eût dit qu’il avait déjà cinquante-six ans. Sa femme et sa bru le regardaient partir, et, lorsqu’il avait une belle redingote propre et qu’au drojki était attelé un énorme étalon noir qui avait coûté trois cents roubles, le vieux n’aimait pas que des moujiks, avec leurs plaintes et leurs demandes, s’approchassent de lui. Il détestait les moujiks et les méprisait, et s’il en voyait quelqu’un l’attendant à la porte, il lui criait avec colère :
– Qu’attends-tu là ? Va-t’en ! Et si c’était un pauvre :
– Dieu te donnera !
Il partait pour affaires. Sa femme, vêtue de sombre, avec un tablier noir, faisait les chambres ou aidait à la cuisine. Akssînia vendait dans la boutique, et l’on entendait dehors tinter les bouteilles et l’argent ; on l’entendait rire ou crier et comme se fâchaient les acheteurs qu’elle trompait ; on pouvait remarquer en même temps qu’il se faisait dans la boutique un commerce clandestin d’eau-de-vie. Le sourd se tenait aussi à la boutique, ou bien, sans chapeau, les mains enfoncées dans les poches, il se promenait dans la rue, regardant distraitement les isbas ou le ciel. Six fois par jour, chez les Tsyboûkine, on prenait du thé, et quatre fois on se mettait à table pour manger. Le soir, on comptait et on inscrivait la recette. Puis on dormait profondément.
Les trois fabriques d’indienne à Oukléevo et les demeures des fabricants Khrymine aînés, Khrymine jeunes et Kostioukov étaient réunies par le téléphone. On avait installé aussi le téléphone à l’administration cantonale. Mais là, il cessa vite d’être en usage et les punaises et les blattes s’y établirent. Le starchine du canton était peu instruit et il écrivait chaque mot avec une grande lettre ; pourtant, quand le téléphone fut dérangé, il dit : maintenant, sans le téléphone, ça ne va pas être facile.
Les Khrymine aînés plaidaient constamment avec les jeunes, et parfois les jeunes se disputaient entre eux et se mettaient aussi à plaider. Alors leur fabrique ne travaillait pas un mois ou deux, jusqu’à ce qu’ils fussent réconciliés. Cela distrayait les habitants d’Oukléevo, parce que, à propos de leurs disputes, il se faisait beaucoup de cancans et de pourparlers. Aux fêtes, Kostioukov et les Khrymine jeunes organisaient des promenades en voiture. Ils passaient à toutes brides à Oukléevo et écrasaient des veaux. Akssînia, toute froufroutante de jupons empesés, parée à l’excès, se carrait dans la rue auprès de sa boutique. Les Khrymine jeunes l’attrapaient et l’emmenaient comme par force. Tsyboûkine attelait lui aussi pour montrer quelque nouveau cheval et il prenait sa femme avec lui. Le soir, après les promenades en voiture, quand tout le monde était couché, on jouait chez les Khrymine jeunes, sur un bon accordéon, et s’il y avait de la lune, les sons faisaient l’âme inquiète et joyeuse. Oukléevo ne paraissait plus une fosse.