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Riabôvski revint à la maison quand le soleil se couchait. Il jeta sa casquette sur la table et, pâle, exténué, les bottes sales, il s’affaissa sur le banc et ferma les yeux.

– Je suis fatigué, dit-il, et il remua les sourcils, tâchant d’ouvrir les yeux.

Pour se caresser à lui et lui montrer qu’elle n’était pas fâchée, Ôlga Ivânovna s’approcha, l’embrassa en silence et passa le peigne dans ses cheveux blonds ; elle voulut le peigner.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il tressaillant, comme si quelque chose de froid l’eût touché ; et il ouvrit les yeux. Qu’est-ce qu’il y a ? Laissez-moi en paix, je vous prie !

Il la repoussa et s’éloigna, et il lui sembla que sa figure exprimait le dégoût et le dépit.

En ce moment, la paysanne lui apportait prudemment une assiette de soupe aux choux qu’elle tenait des deux mains, et Ôlga Ivânovna vit ses pouces tremper dans le bouillon. Et la femme sale, au ventre tendu, et la soupe aux choux, que Riabôvski se mit à manger avidement, et l’isba, et toute cette vie, qu’elle avait d’abord aimée pour sa simplicité, lui semblaient maintenant affreuses.

Elle se sentit tout à coup offensée, et dit froidement :

– Il faut que nous nous séparions pour un temps ; sans cela nous pourrions, par ennui, nous disputer sérieusement. Cela m’énerve. Je partirai aujourd’hui.

– De quelle manière ? À cheval sur un bâton ?

– C’est jeudi ; le bateau arrivera à neuf heures et demie…

– Ah ! oui ?… Alors, bien, pars, dit Riabôvski doucement, en s’essuyant avec l’essuie-mains, en guise de serviette ; c’est triste pour toi ici, et tu n’as rien à y faire ; il faudrait être un grand égoïste pour te retenir. Pars ; nous nous retrouverons après le 20.

Ôlga Ivânovna fit gaîment ses paquets, et ses joues rosirent de plaisir. Était-il vrai, songeait-elle, qu’elle écrirait bientôt dans son salon, qu’elle dormirait dans sa chambre, qu’elle dînerait sur une nappe ?

Son cœur s’allégea, elle ne fut plus fâchée.

– Je te laisse les pinceaux et les couleurs, Riâbouchka{15}, dit-elle. Tu rapporteras ce qui restera. Allons ! sans moi ne fais pas le paresseux ; ne t’ennuie pas ; travaille ! Tu es un brave, mon Riâbouchka.

À dix heures, en façon d’adieu, Riabôvski l’embrassa, pour ne pas, elle le pensa, l’embrasser devant les peintres ; et il l’accompagna à l’embarcadère. Le bateau arriva bientôt et l’emmena.

Elle arriva à la maison deux jours et demi plus tard. Sans ôter son chapeau et son manteau, émue et essoufflée, elle passa au salon, et de là dans la salle à manger. Dymov, en manches de chemise, le gilet déboutonné, était à table et aiguisait son couteau à une fourchette ; il y avait une gelinotte sur son assiette.

En entrant dans son appartement, Ôlga Ivânovna était convaincue qu’il fallait tout cacher à son mari et qu’elle aurait assez de savoir et de force pour le faire. Mais en voyant son large sourire, doux et heureux, ses yeux brillants et gais, elle sentit que dissimuler avec cet homme était aussi lâche, répugnant, impossible, et au-dessus de ses forces, que de calomnier, voler ou tuer. Et en un clin d’œil, elle décida de lui dire tout ce qui était arrivé. S’étant laissée embrasser, elle se mit à genoux devant lui et cacha son visage.

– Qu’y a-t-il, petite maman ? lui demanda-t-il avec tendresse ; tu t’es ennuyée ?

Elle leva sur lui sa figure rouge de honte et le regarda suppliante ; mais la peur et la honte l’empêchèrent de parler.

– Rien… dit-elle. C’est une idée que j’ai eue…

– Asseyons-nous, dit-il en la relevant, et la faisant mettre à table. Alors te voilà !… Mange la gelinotte ! Tu as faim, pauvrette…

Elle aspirait avidement l’air natal ; elle mangea la gelinotte, et lui la regardait avec douceur et riait joyeusement.

VI

Au milieu de l’hiver, Dymov, manifestement, se douta qu’il était trompé. Comme si sa conscience n’eût pas été pure, il ne pouvait plus regarder sa femme droit dans les yeux ; il ne souriait plus joyeusement en la rencontrant, et pour rester moins longtemps seul avec elle, il amenait souvent dîner avec lui son confrère Korostéliov, petit homme aux cheveux ras et à la figure fripée, qui, quand il causait avec Olga Ivânovna, déboutonnait, en raison de son trouble, tous les boutons de son veston, puis les reboutonnait ; puis il se pinçait de la main droite la moustache gauche. À dîner, les deux docteurs disaient qu’avec une haute position du diaphragme il peut y avoir des battements irréguliers du cœur et que l’on avait constaté ces temps derniers des cas nombreux de polynévrites, ou que, la veille, Dymov, ayant autopsié un cadavre, portant le diagnostic « anémie maligne », avait trouvé un cancer du pancréas. Et il semblait que tous deux ne tenaient une conversation médicale que pour donner à Ôlga Ivânovna la possibilité de se taire, c’est-à-dire de ne pas mentir. Après dîner Korostéliov se mettait au piano, et Dymov, soupirant, lui disait :

– Ah ! frère, joue-moi quelque chose de triste !

Levant les coudes et écartant largement les doigts, Korostéliov plaquait quelques accords et se mettait à chanter d’une voix de ténor :

Indique-moi la contrée où le moujik russe ne gémit pas{16}.

Dymov soupirait encore, appuyait la tête sur son poing et devenait pensif.

Ôlga Ivânovna se conduisait les derniers temps de façon très imprudente. Elle se réveillait de mauvaise humeur, avec l’idée qu’elle n’aimait plus Riabôvski et que, Dieu merci, tout en était fini avec lui. Puis, après avoir pris son café, elle considérait que Riabôvski lui avait fait perdre son mari et qu’elle restait sans l’un, ni l’autre. Elle se souvenait de ce que disaient leurs connaissances, que Riabôvski préparait pour l’exposition quelque chose de sensationnel, un mélange de paysage et de genre, dans le goût de Poliénov, ce dont tous ceux qui visitaient son atelier étaient ravis. Elle pensait qu’il avait fait cela sous son influence et que, sous son influence, il avait beaucoup évolué en mieux. Cette influence lui était si bienfaisante et si essentielle que, si elle le quittait, il pourrait bien se perdre. Et elle se rappelait que la dernière fois, chez elle, il avait une redingote grise mouchetée et une cravate neuve ; et il lui avait demandé avec langueur s’il était beau ? Et en effet avec son élégance, ses longues boucles de cheveux et ses yeux bleu clair, il était très beau (ou cela lui avait paru ainsi), et il avait été gentil avec elle.

Après s’être souvenue de beaucoup de choses, Ôlga Ivânovna s’habillait et s’en allait pleine d’émotion à l’atelier de Riabôvski. Elle le trouvait gai, et enchanté de son tableau, qui était vraiment magnifique. Il sautait, faisait le fou et répondait par des plaisanteries aux questions sérieuses. Ôlga Ivânovna était jalouse du tableau et le détestait, mais, par politesse, elle restait cinq minutes silencieuse devant lui, et, soupirant comme on soupire devant une divinité, elle disait bas :

– Oui, tu n’as encore jamais rien peint de pareil ; sais-tu, c’est même prodigieux.

Puis elle commençait à le supplier de l’aimer, de ne pas la quitter, d’avoir pitié d’elle, pauvre et malheureuse. Elle pleurait, lui baisait les mains, exigeait qu’il lui jurât son amour, lui prouvait que sans sa bonne influence, il dévierait du bon chemin et se perdrait. Et après avoir gâté la bonne humeur du peintre, et se sentant humiliée, elle s’en allait chez sa couturière ou chez une actrice de ses connaissances pour demander quelque billet…