Si elle ne le trouvait pas à son atelier, elle laissait un mot à Riabôvski où elle jurait, que, s’il ne venait pas chez elle dans la journée, elle s’empoisonnerait. Il prenait peur, venait, et restait à dîner. Sans être gêné par la présence de son mari, il lui disait des grossièretés, et elle lui répondait de même. Ils sentaient qu’ils se pesaient l’un à l’autre, qu’ils étaient l’un pour l’autre des ennemis et des tyrans, et ils se courrouçaient ; et ils ne remarquaient pas, dans leur colère, qu’ils étaient tous deux inconvenants, et que, même Korostéliov aux cheveux ras, comprenait tout. Après dîner, Riabôvski se dépêchait de prendre congé et de partir.
– Où allez-vous ? lui demandait Ôlga Ivânovna dans l’antichambre, en le regardant avec haine.
Fronçant les sourcils et fermant à demi les yeux, il nommait quelque dame, leur connaissance commune, et il était visible qu’il se moquait de sa jalousie et voulait la taquiner. Elle allait dans sa chambre à coucher et se mettait au lit. De jalousie, de dépit, ou du sentiment d’humiliation et de honte, elle mordait son oreiller et commençait à pleurer tout haut. Dymov laissait Korostéliov au salon, entrait dans la chambre à coucher, et confus, navré, il lui disait doucement :
– Ne pleure pas tout haut, petite maman. Pourquoi pleurer ? Il faut se taire… Il ne faut pas laisser voir… Ce qui est arrivé, tu sais, est irréparable.
Ne sachant comment calmer sa lourde jalousie, qui lui faisait battre les tempes, et croyant qu’on pouvait encore arranger les choses, elle se lavait, poudrait sa figure bouffie de larmes, et filait chez la dame qu’elle connaissait.
N’y trouvant pas Riabôvski, elle allait chez une autre dame, puis chez une troisième… Elle en avait eu honte d’abord ; mais elle s’y habitua, et il arrivait que, dans une même soirée, elle visitait toutes les dames de leur connaissance pour retrouver Riabôvski ; et toutes comprenaient.
Une fois elle dit à Riabôvski, à propos de son mari :
– Cet homme m’accable de sa magnanimité !
Cette phrase lui plut tant que, rencontrant les peintres, qui connaissaient son roman avec Riabôvski, elle la répétait chaque fois en faisant un geste énergique.
L’ordre de leur vie était le même que l’année passée. Le mercredi il y avait soirée. L’artiste déclamait, les peintres dessinaient, le violoncelliste jouait, le chanteur chantait, et à onze heures et demie, sans modification, la porte de la salle à manger s’ouvrait, et Dymov, souriant, disait :
– Je vous prie, messieurs, de venir manger !
Comme par le passé, Olga Ivânovna cherchait des grands hommes, les trouvait, ne s’en contentait pas, et en cherchait de nouveaux. Comme par le passé, elle rentrait tard dans la nuit à la maison, mais Dyrnov ne dormait plus comme l’année passée ; il était assis dans son cabinet et travaillait. Il se couchait à trois heures et se levait à huit.
Une fois, comme elle s’apprêtait à aller au théâtre et était devant la glace, Dymov entra dans la chambre à coucher en habit et cravate blanche ; il souriait doucement et, comme jadis, regardait sa femme droit dans les yeux ; sa figure rayonnait :
– Je viens de passer ma thèse, dit-il, en s’asseyant et se frottant les genoux.
– Tu as réussi ? demanda Olga Ivânovna.
– Si j’ai réussi ! dit-il, en riant – et il allongea le cou pour voir dans la glace la figure de sa femme, qui, lui tournant le dos, arrangeait sa coiffure. – Oho !… Sais-tu, il se peut qu’on m’offre de faire un cours libre sur la pathologie générale. On le sent venir.
On voyait à sa figure béate et rayonnante que si Ôlga Ivânovna avait partagé sa joie et son triomphe, il lui aurait tout pardonné dans le présent et l’avenir, et il aurait tout oublié ; mais elle ne comprit ni ce que c’était que faire un cours libre, ni ce que c’est la pathologie générale. Elle craignait, de plus, d’arriver au théâtre en retard, et elle ne dit rien.
Il resta assis dix minutes, sourit d’un air coupable et sortit.
VII
Ce fut une journée mouvementée.
Dymov avait un fort mal de tête ; le matin, il ne prit pas de thé, n’alla pas à l’hôpital et resta étendu tout le temps dans son cabinet, sur le divan. Comme de coutume, Ôlga Ivânovna se rendit vers une heure chez Riabôvski pour lui montrer son étude de nature morte, et pour lui demander pourquoi il n’était pas venu la veille. L’étude lui semblait médiocre ; elle ne l’avait peinte que pour avoir un prétexte supplémentaire pour aller chez le peintre.
Elle entra chez lui sans sonner, et, tandis qu’elle quittait ses caoutchoucs dans l’antichambre, elle entendit que quelque chose courait doucement dans l’atelier, froufroutant comme une robe de femme, et, quand elle se hâta de regarder dans l’atelier, elle ne vit qu’un bout de jupe marron qui disparut instantanément derrière le grand tableau couvert, ainsi que le chevalet, d’un calicot noir qui traînait jusqu’à terre. Il n’y avait pas à douter que ce fût une femme qui se cachait. Combien souvent Ôlga Ivânovna, elle-même, avait trouvé un refuge derrière ce tableau !…
Riabôvski visiblement très troublé, et comme étonné de sa venue, tendit ses deux mains et dit avec un sourire contraint :
– Ah ! très heureux de vous voir ! Que dites-vous de bon ?
Les yeux d’Ôlga Ivânovna se remplirent de larmes. Elle avait honte, débordait d’amertume et n’aurait pas consenti pour un million à parler devant une inconnue, sa rivale, une menteuse, cachée derrière le tableau, et qui riait probablement avec une maligne joie.
– Je vous ai apporté une étude, dit-elle timidement, d’une voix grêle, et ses lèvres tremblèrent : une nature morte.
– Ah ! une étude ?
Le peintre prit l’étude et, en l’examinant, il passa d’un air machinal dans la pièce voisine. Ôlga Ivânovna le suivit docilement.
– Nature morte de première sorte, murmurait-il, cherchant des rimes : curort… tchort{17}… porte…
On entendit dans l’atelier des pas pressés et le bruissement d’une robe. Cela voulait dire qu’elle était partie. Ôlga Ivânovna voulait crier tout haut, frapper le peintre à la tête avec quelque chose de lourd, et s’en aller, mais elle ne voyait rien à travers ses larmes ; elle était écrasée par la honte et ne se sentait plus ni Ôlga Ivânovna, ni peintre, mais un petit scarabée.
– Je suis fatigué… dit langoureusement le peintre en regardant l’étude et secouant la tête pour chasser son envie de dormir. C’est gentil certainement, mais aujourd’hui une étude, une étude l’année dernière, et dans un mois une étude… Comment cela ne vous ennuie-t-il pas ? À votre place j’abandonnerais la peinture et m’occuperais sérieusement de musique ou d’autre chose. Vous n’êtes pas peintre, mais musicienne. Tout de même savez-vous, ce que je suis fatigué !… Je vais dire qu’on nous serve tout de suite du thé… Hein ?
Il sortit, et Ôlga Ivânovna l’entendit qui ordonnait quelque chose à son valet de chambre. Pour ne pas lui dire adieu, pour ne pas s’expliquer et, surtout, pour ne pas se mettre à sangloter jusqu’à ce que Riabôvski revînt, elle passa vivement dans l’antichambre, mit ses caoutchoucs et sortit dans la rue.
Là, elle respira légèrement et se sentit délivrée pour toujours de Riabôvski, de la peinture, et de la terrible honte qui l’avait tout écrasée dans l’atelier. Tout était fini.
Elle alla chez sa couturière, puis chez Barnay qui ne venait que d’arriver{18}. De chez Barnay elle alla au magasin de musique, et, tout le temps, elle pensait qu’elle écrirait à Riabôvski une lettre froide, cruelle, pleine de dignité et, qu’au printemps ou en été, elle se rendrait avec Dymov en Crimée, pour s’affranchir définitivement du passé et commencer une vie nouvelle.