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Rentrée tard chez elle le soir, elle s’assit sans changer de robe dans le salon, pour composer sa lettre. Riabôvski lui avait dit qu’elle n’était pas peintre ; en échange, elle lui écrirait maintenant qu’il peignait chaque année la même chose et disait chaque jour qu’il était figé et n’irait pas plus loin que le point où il se trouvait. Elle voulait aussi écrire qu’il devait beaucoup à sa bonne influence et que, s’il se conduisait mal, c’était uniquement parce que son influence était paralysée par des personnes douteuses, du genre de celle qui se cachait aujourd’hui derrière le tableau.

– Petite maman ! (C’était Dymov qui appelait de son cabinet, sans ouvrir la porte.) Petite maman !

– Que veux-tu ?

– Petite maman, n’entre pas ; approche-toi seulement de la porte. Voilà ce qui arrive… Avant-hier j’ai pris la diphtérie à l’hôpital, et, maintenant…, je ne suis pas bien… Envoie au plus vite chercher Korostéliov.

Ôlga Ivânovna appelait toujours son mari, comme tous les hommes qu’elle connaissait, non par leurs prénoms, mais par leur nom de famille. Son prénom d’Ôssip ne lui plaisait pas parce qu’il rappelait l’Ôssip de Gogol, et le dicton : « Ôssip enroué et Arkhipe enrhumé. » Mais maintenant elle s’écria :

– Ôssip, ce n’est pas possible !

– Envoie-le chercher, je me sens mal, dit le docteur derrière la porte.

Et elle entendit qu’il allait s’allonger sur son divan.

« Qu’est-ce que cela ? pensa Ôlga Ivânovna, froide de terreur ; c’est que c’est dangereux ! »

Sans nul besoin, elle prit la bougie et alla dans sa chambre à coucher. Et là, en réfléchissant à ce qu’elle devait faire, elle se regarda par mégarde dans la glace. Avec son visage pâle et effrayé, sa jaquette à manches hautes et des ruches jaunes sur la poitrine, et avec la disposition extraordinaire des raies de sa jupe, elle se trouva affreuse, laide. Elle eut soudain pitié de Dymov jusqu’à en souffrir, pitié de son amour infini pour elle, pitié de sa jeune vie, et même de son lit délaissé dans lequel il ne dormait plus depuis longtemps ; et elle se rappela son sourire habituel, soumis et doux. Elle pleura amèrement et écrivit une lettre suppliante à Korostéliov.

Il était deux heures de la nuit.

VIII

Lorsque vers huit heures du matin, Ôlga Ivânovna, la tête lourde après une nuit d’insomnie, non coiffée, laide, et avec une expression de culpabilité, sortit de sa chambre à coucher, un monsieur à barbe noire, probablement un docteur, passa devant elle dans l’antichambre. Cela sentait les médicaments.

Près de la porte du cabinet se tenait Korostéliov ; il tortillait avec la main droite sa moustache gauche.

– Pardon, dit-il sombrement à Ôlga Ivânovna, je ne vous laisserai pas entrer chez lui ; vous pourriez vous contagionner. Et cela ne servirait à rien, en somme. Il a le délire.

– C’est vraiment la diphtérie ? demanda Ôlga Ivânovna, tout bas.

– Ceux qui se jettent sur une fourche, on devrait véritablement les déférer au tribunal, murmura Korostéliov, sans répondre à la question d’Ôlga Ivânovna. Savez-vous pourquoi il l’a attrapée ? Mardi, il a aspiré par un petit tube les membranes de la diphtérie d’un petit garçon. Pourquoi ? C’est bête… Ainsi par bêtise…

– Alors c’est dangereux ? très dangereux ? demanda Ôlga Ivânovna.

– Oui, on dit que c’est une forme maligne. Il faudrait, au fond, envoyer chercher Schrek.

Il vint un petit homme roux à cheveux longs, avec un accent juif ; puis un grand, voûté, hirsute, ressemblant à un archidiacre ; puis un jeune, très gros, avec une figure rouge et des lunettes. C’étaient des médecins, qui, tous, vinrent monter la garde auprès de leur confrère. Korostéliov, sa garde finie, ne rentrait pas chez lui, il restait, et errait dans toutes les chambres comme une ombre. La femme de chambre servait le thé aux médecins de garde, allait souvent à la pharmacie, et il n’y avait personne pour faire les chambres. Le calme et la tristesse régnaient.

Ôlga Ivânovna, assise dans sa chambre, pensait que c’était Dieu qui la punissait d’avoir trompé son mari. Quelque part, là-bas, chez lui, un être silencieux, doux, incompris, sans caractère, auquel sa modestie enlevait la personnalité, faible par excès de bonté, souffrait sourdement sur un canapé et ne se plaignait pas. Et s’il s’était plaint, même dans le délire, les médecins de garde auraient su que la diphtérie n’était pas la seule coupable. Ils n’avaient qu’à demander à Korostéliov ; il savait tout, et ce n’est pas en vain qu’il regardait la femme de son ami, comme la principale, la vraie malfaitrice ; la diphtérie n’était que la complice. Elle ne se rappelait plus ni la nuit de lune sur le Volga ni la déclaration d’amour, ni la vie poétique dans l’isba ; elle se rappelait seulement que, par pur caprice, par mollesse, elle s’était embouée pieds et mains dans quelque chose de sale, de collant, dont on se lave jamais plus…

« Ah ! que j’ai affreusement menti, pensait-elle, en songeant à son amour trouble pour Riabôvski ; qu’il soit maudit !… »

Elle dîna à quatre heures avec Korostéliov. Il ne mangeait rien, buvait seulement du vin rouge, et se renfrognait. Elle ne mangeait rien non plus. Tantôt elle priait et promettait à Dieu que, si Dymov se remettait, elle l’aimerait de nouveau et lui serait fidèle ; tantôt, s’oubliant une minute, elle regardait Korostéliov et pensait : « N’est-ce pas ennuyeux d’être un homme ordinaire, inconnu, qui n’est remarquable en rien, avec une figure aussi fripée et de mauvaises manières ? »

Tantôt il lui semblait que Dieu allait la faire périr à l’instant parce que, craignant la contagion, elle n’était pas entrée encore une fois dans le cabinet de son mari. Au total, elle avait le sentiment vague et pénible, accablant, et la conviction que sa vie était gâtée, et que rien ne l’arrangerait plus…

Après le dîner le crépuscule vint. Quand Ôlga Ivânovna rentra dans le salon, Korostéliov dormait sur la couchette, ayant mis sous sa tête un coussin de soie, brodé d’or. Il ronflait : « Khi-poua… khi-poua… » Et les médecins qui venaient prendre la garde, et ceux qui partaient, ne remarquaient pas ce désordre. Qu’un étranger dormît dans le salon et qu’il ronflât, – les études aux murs, l’ameublement recherché, la maîtresse de maison décoiffée et mal habillée, – tout cela ne présentait pas actuellement le moindre intérêt. L’un des docteurs rit à l’improviste de quelque chose, et ce rire résonna étrangement et timidement ; il fit même peur.

Quand Ôlga Ivânovna rentra une seconde fois dans le salon, Korostéliov ne dormait plus ; il fumait.

– Il a la diphtérie des fosses nasales, dit-il à mi-voix ; le cœur fonctionne déjà mal. En somme, l’affaire va mal.

– Envoyez chercher Schrek, dit Ôlga Ivânovna.

– Il est déjà venu. C’est lui qui a remarqué que la diphtérie avait gagné le nez. Et puis quoi, Schrek ? En somme, Schrek n’est rien. Il est Schrek, moi je suis Korostéliov ; c’est tout.

Le temps passait horriblement lentement. Ôlga Ivânovna somnolait, couchée tout habillée sur un lit qui n’avait pas été fait le matin. Il lui semblait que tout l’appartement était occupé, de bas en haut, par un énorme morceau de fer, et qu’il suffirait de l’enlever pour que tous fussent gais et à l’aise. S’étant éveillée, elle se souvint qu’il ne s’agissait pas d’un morceau de fer, mais de la maladie de Dymov…