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Il attira doucement le loulou, et quand celui-ci approcha, il le menaça du doigt. Le chien grogna. Goûrov répéta le geste.

La dame l’aperçut et baissa les yeux :

– Il ne mord pas, dit-elle en rougissant.

– On peut lui donner un os ?

La dame fit signe que oui, et, alors, Goûrov demanda d’un air affable :

– Il y a longtemps que vous êtes à Iâlta ?

– Cinq jours.

– Moi, en voilà bientôt quinze. Ils se turent un instant.

– Le temps passe vite, dit-elle sans le regarder, et pourtant on s’ennuie ferme.

– C’est la coutume de dire cela. Les baigneurs habitent on ne sait où, à Biélév ou à Jîzdra et ne s’y ennuient pas, mais, dès qu’ils arrivent ici, ils s’écrient : « Ah ! quel ennui ! quelle poussière ! » On pourrait croire que c’est de Grenade qu’ils arrivent.

Elle sourit. Ils finirent de dîner comme des gens qui ne se connaissent pas, mais, après le dîner, ils s’en allèrent à côté l’un de l’autre, entamant une conversation légère, en plaisantant comme deux êtres libres, satisfaits, qui pensent aller où bon leur semble et causer de n’importe quoi… Ils parlaient de l’éclairage bizarre de la mer. L’eau était d’un violet tendre et chaud, et la lune y traçait une bande dorée. Ils dirent combien il faisait lourd après la journée si chaude. Goûrov raconta qu’il était de Moscou, qu’il avait fait des études philologiques, mais qu’il était actuellement employé dans une banque ; qu’à un certain moment il avait voulu être artiste dans un Opéra particulier, mais que, plus tard, il avait abandonné ce projet ; qu’il possédait deux maisons à Moscou. Elle lui dit à son tour qu’elle avait été élevée à Pétersbourg, mais qu’elle s’était mariée à S…, où elle habitait depuis deux ans. Elle était encore à Iâlta pour un mois environ. Son mari, qui avait lui aussi besoin de repos, viendrait probablement l’y chercher. Elle fut incapable d’expliquer dans quelle administration officielle son mari était employé et, cette remarque l’amusa elle-même. Goûrov sut aussi qu’elle s’appelait Ânna Serguièiévna.

Rentré chez lui, il pensa à elle. Il se dit que le lendemain il la rencontrerait sans doute encore et qu’il ne pouvait pas en être autrement. En se couchant, il songea que naguère encore elle était une petite pensionnaire, comme sa fille à lui l’était actuellement. Il se rappela combien de timidité, de gêne il y avait dans son rire et dans sa conversation. C’était apparemment la première fois de sa vie qu’elle se trouvait seule, la première fois qu’on la suivait, qu’on la regardait, qu’on lui parlait avec un but secret qu’elle ne pouvait pas ne pas deviner. Il se rappela son cou mince et flexible, ses beaux yeux gris.

« Il y a tout de même en elle quelque chose qui fait pitié », songea-t-il en s’endormant.

II

Une semaine s’était écoulée depuis le jour où ils avaient fait connaissance.

C’était un jour de fête. Il faisait lourd dans les chambres et dehors le vent soulevait des tourbillons de poussière, emportait les chapeaux. Continuellement on avait soif et Goûrov entrait souvent au pavillon où il offrait à Ânna Serguièiévna du sirop ou des glaces. On ne savait où se réfugier pour échapper à la chaleur.

Le soir, quand il commença à faire frais, ils se rendirent sur la jetée à l’arrivée d’un bateau. Il y avait beaucoup de monde au débarcadère. On était venu attendre quelqu’un, on tenait des bouquets. Et, une fois de plus, on remarquait cette double particularité de Iâlta : les dames âgées y étaient habillées comme les jeunes et il y avait beaucoup de généraux.

La mer étant agitée, le bateau arriva tard après le coucher du soleil. Il louvoya longtemps avant d’aborder. Ânna Serguièiévna regardait avec son face-à-main le bateau et les passagers, comme pour chercher les visages de connaissance.

Quand elle se tournait vers Goûrov, ses yeux brillaient. Elle parlait beaucoup ; ses questions étaient saccadées, et elle oubliait aussitôt ce qu’elle venait de demander. Finalement elle perdit son face-à-main dans la foule.

La foule pimpante se dispersait ; on ne distinguait déjà plus les visages. Le vent était complètement calmé. Goûrov et Ânna Serguièiévna s’attardaient comme s’ils eussent attendu quelqu’un qui allait descendre du bateau. Ânna Serguièiévna se taisait maintenant, humait un bouquet de fleurs, sans regarder Goûrov.

– Il fait meilleur maintenant, dit-il. Allons-nous quelque part ? Voulez-vous faire une promenade en voiture ?

Elle ne répondit rien.

Alors il la regarda fixement et, tout à coup, la prenant dans ses bras, il la baisa sur la bouche. Il perçut le parfum et la fraîcheur des fleurs. Il regarda furtivement autour de lui, craignant qu’on ne l’eût vu.

– Allons chez vous… lui dit-il tout bas.

Et ils se mirent à marcher vite.

Dans sa chambre il faisait chaud ; des parfums qu’elle avait achetés dans un magasin japonais s’exhalaient. Goûrov la regardait, songeant aux rencontres que l’on fait dans la vie. Il se souvenait, dans son passé, des femmes insouciantes, que l’amour rendait gaies, reconnaissantes du bonheur qu’il leur avait donné, même quand ce bonheur avait été très court. Il se souvenait d’autres femmes, comme la sienne, qui aimaient sans sincérité, avec de grandes phrases et des mines affectées et hystériques, comme s’il s’agissait de choses autrement importantes encore que d’amour et de passion. Il se souvenait de deux ou trois autres femmes, très belles et froides, dont le visage exprimait soudain une véritable férocité, un désir obstiné de prendre, d’arracher à la vie plus qu’elle ne peut donner. Ce n’était plus des êtres de première jeunesse, mais des femmes capricieuses, autoritaires, peu intelligentes, incapables de raisonner. Quand Goûrov se refroidissait à leur sujet, leur beauté éveillait en lui une sorte de haine, et les dentelles de leur linge lui semblaient des écailles de poisson.

Au lieu de cela, dans la jeune femme, le manque de hardiesse, la gaucherie de la jeunesse inexpérimentée, un sentiment de gêne. Et tous deux restaient inquiets, comme si on allait tout à coup frapper à la porte.

Ânna Serguièiévna, la « dame au petit chien », prit d’une façon particulière ce qui venait d’arriver. On sentait qu’elle se regardait à présent comme une femme déchue, et cela semblait étrange et intempestif. Ses traits étaient tirés et comme flétris, ses longs cheveux pendaient aux deux côtés de son visage, et elle restait pensive, accablée comme la pécheresse d’une vieille image.

– C’est mal, dit-elle ; vous serez le premier à me mépriser maintenant.

Goûrov coupa une tranche d’une pastèque, qui était sur la table, et ne répondit rien.

Une demi-heure passa en silence.

Ânna Serguièiévna était touchante ; la pureté d’une honnête femme qui a très peu vécu émanait d’elle. Une seule bougie, posée sur la table, éclairait à peine ses traits, mais on devinait qu’elle souffrait en son âme.

– Pourquoi cesserais-je de t’estimer ? lui demanda Goûrov ; tu ne songes pas à ce que tu dis.