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– Que Dieu me pardonne ! dit-elle ; et ses yeux se remplirent de larmes. Cela ne m’arrivera jamais plus, je le jure.

– On dirait que tu te justifies.

– Il faut que je vous dise pourquoi tout cela est arrivé ; écoutez-moi.

– Je n’ai besoin de rien savoir, rien du tout.

– Laissez-moi vous le dire, cela me fera du bien.

– Plus tard, chérie, dit-il en lui arrangeant les cheveux. Pourquoi faire une mine si sérieuse et si grave ? Ce n’est même pas – excuse-moi – très intelligent ; cela répond mal aux circonstances.

– Je veux néanmoins que vous m’écoutiez ; je vous en prie. Je vous ai déjà dit qu’après mon mariage j’étais allée habiter S… avec mon mari. D’autres vivent en province ; pourquoi ne l’aurais-je pas fait moi aussi ? pourtant S… me devint insupportable dès la première semaine. Quand je me mettais à la fenêtre, je ne voyais qu’une barrière, grise, interminable, ah ! Dieu ! J’allais me coucher à neuf heures et nulle autre distraction que de dîner à trois heures. Mon mari est un honnête homme, un brave homme, mais c’est un valet. Si je ne sais pas au juste quel est son emploi, je sais bien que c’est un valet. Lorsque je me suis mariée, j’avais vingt ans. J’avais la curiosité de connaître une vie meilleure, car je me disais qu’elle existe. Et j’avais envie de vivre. Vivre ! vivre ! Cette curiosité me brûlait. Vous ne comprendrez peut-être pas cela, mais, je vous jure que je ne pouvais plus me posséder ; il se passait en moi quelque chose d’indéfinissable. À la fin, je n’y tins plus. Je dis à mon mari que j’étais malade et je vins ici… Ici, j’ai été tout le temps comme éperdue, comme folle. Et voilà que je suis devenue une femme de rien que chacun peut mépriser.

Ce récit commençait à ennuyer Goûrov ; ce ton naïf l’irritait et ce repentir était si inattendu, si déplacé, que, si la jeune femme n’avait pas eu les yeux pleins de larmes, on aurait pu croire qu’elle badinait ou qu’elle jouait un rôle.

– Je ne comprends pas où tu veux en venir, lui dit-il.

Elle cacha son visage dans sa poitrine et se serra contre lui.

– Je sens que vous êtes un honnête homme, dit-elle. Je vous connais peu, mais vous me paraissez loyal, intelligent. Vous n’êtes pas comme les autres et vous me comprendrez. Croyez-moi, je vous le jure ; j’aime la vie honnête et pure ; et le péché m’est odieux. Je ne comprends pas moi-même ce que je fais. On dit dans le peuple : C’est le diable qui s’en mêle ; et, en effet, je puis dire maintenant cela de moi : c’est le diable qui s’en est mêlé.

– Voyons, voyons ! murmura-t-il.

Il regarda ses yeux effarés et fixes, l’embrassa, lui parla doucement, tendrement, et, peu à peu, elle se calma. Sa gaieté lui revint. Ils se mirent tous deux à rire. Puis ils s’habillèrent et sortirent.

Sur le môle, il n’y avait plus personne. La ville, avec ses cyprès, semblait morte. Mais la mer était toujours agitée et se brisait contre la rive. Une chaloupe tanguait sur les vagues et la lueur d’une lanterne y vacillait.

Ils prirent une voiture et allèrent à Oriânnda.

– Je viens d’apprendre ton nom, dit Goûrov ; je l’ai lu en bas sur le tableau : von Dideriz. Ton mari est Allemand ?

– Non. Son grand-père, je crois était Allemand, mais lui est orthodoxe.

À Oriânnda ils s’assirent sur un banc, non loin de l’église, et regardèrent la mer sans parler. On distinguait à peine Iâlta à travers la buée matinale. Aux cimes des montagnes, des nuages blancs restaient accrochés. Le feuillage des arbres ne remuait pas, des cigales chantaient, et le bruit monotone et sourd de la mer, arrivant d’en bas, parlait du repos et de l’éternel sommeil qui nous attend. Au temps où ni Iâlta ni Oriânnda n’existaient, la mer bruissait déjà ainsi ; on entendait ce même bruit, et d’autres, dans bien du temps, l’entendraient, aussi indifférent et sourd. Dans cette permanence, dans cette indifférence pour la vie et la mort de chacun de nous, est peut-être renfermé le principe de notre salut éternel, du mouvement ininterrompu de la vie sur la terre et de la perfection continue.

Assis à côté de la jeune femme qui paraissait si belle dans la clarté de l’aube, calmé et charmé par la vue de ce décor féerique, la mer, les montagnes, les nuages, le vaste ciel, Goûrov pensait, qu’en somme, si on y réfléchit, tout est beau en ce monde : tout, hormis nos pensées et nos actes dans les moments où nous oublions notre dignité humaine.

Un homme, un gardien sans doute, s’approcha d’eux, les regarda, et continua son chemin. Ce détail lui-même leur parut mystérieux et joli. On vit arriver, les feux éteints, éclairé par l’aurore, un bateau venant de Théodosie.

– Il y a de la rosée, fit Ânna Serguièiévna, rompant le silence.

– Oui, il est temps de rentrer.

Ils regagnèrent la ville.

Ensuite, ils se rencontrèrent tous les après-midi sur le môle. Ils déjeunaient, dînaient ensemble, se promenaient, admiraient la mer. Ânna Serguièiévna se plaignait de mal dormir et d’avoir des palpitations de cœur. Elle posait à Goûrov toujours les mêmes questions, émue, soit de jalousie, soit de la crainte qu’il ne l’estimât pas assez. Souvent au square ou au jardin, quand il n’y avait personne auprès d’eux il l’attirait à lui et l’embrassait passionnément. Cette oisiveté absolue, ces baisers en plein jour, accompagnés d’un regard furtif, la crainte d’être vus, la chaleur, l’odeur de la mer, et le va-et-vient continuel d’une foule parée, inoccupée, rassasiée, l’avaient complètement ranimé. Il disait à Ânna Serguièiévna combien elle était belle, séduisante, se montrait impatiemment amoureux, et ne la quittait pas une minute. Elle, au contraire, était souvent pensive, le priait sans cesse d’avouer qu’il ne l’estimait pas, ne l’aimait pas, et la considérait comme une femme banale.

Presque tous les jours, tard dans la soirée, ils faisaient une promenade aux environs de la ville, à Oriânnda ou à la Cascade. La promenade réussissait toujours. Leurs impressions étaient invariablement belles, magnifiques, et Goûrov s’en réjouissait, bien qu’il lui semblât qu’elles ne lui servaient à rien et étaient inutiles, car sa vie n’était ni belle ni magnifique, et il n’avait pas même le désir qu’elle le devînt.

Ils attendaient l’arrivée du mari, mais Ânna Serguièiévna reçut de lui une lettre annonçant qu’il avait pris mal aux yeux, et lui demandant de rentrer le plus tôt possible ; elle se hâta de partir.

– C’est un bien que je parte, dit-elle à Goûrov, c’est l’arrêt du destin. Encore un peu et je m’éprenais très sérieusement de vous. Vous êtes un homme merveilleux, si gentil et si bon qu’il est on ne peut plus facile de vous aimer. Mais à quoi me servirait cet amour ? Il briserait ma vie. Vous aimer en me cachant sans cesse, ne serait-ce pas terrible ?

Elle partit en voiture et il l’accompagna. Le voyage dura toute une journée. À la gare, au moment de monter en wagon, au second coup de cloche, elle lui dit :

– Permettez que je vous regarde encore… oui, comme ça.

Elle ne pleurait pas, mais était triste, paraissait malade, et son visage tremblait.

– Je penserai souvent à vous, dit-elle. Que Dieu vous garde ! Ne conservez pas un mauvais souvenir de moi. Nous nous séparons pour toujours, et il le faut, car nous n’aurions même pas dû nous rencontrer. Adieu ! Que Dieu vous garde !

Le train partit très vite ; ses feux disparurent bientôt, et, au bout d’une minute, le bruit lui-même ne s’entendit plus, comme si tout se concertait pour mettre brusquement fin à ce doux rêve, à cette folie.

Demeuré seul sur le quai, regardant dans le lointain obscur, Goûrov écoutait les cris des sauterelles et le bruissement des fils télégraphiques, avec le sentiment de quelqu’un qui s’éveille. Il se disait que sa vie comptait une aventure de plus, un joli roman fini maintenant et dont il ne lui restait plus qu’un souvenir…