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– Anioûta, Ânia, écoute ! Un mot !

Anne se penchait vers lui ; il lui murmurait quelque chose, lui envoyait dans la face son haleine avinée et lui soufflait dans l’oreille, sans qu’on le comprît ; et il lui faisait des signes de croix sur la figure, le cou, les mains, les larmes aux yeux et la gorge tremblante.

Les frères d’Anne, les lycéens Pétia et Andrioûcha, tiraient leur père par son frac et murmuraient d’un air confus :

– Papa, assez ! papa, laisse-la.

Quand le train s’ébranla, Anne vit son père courir à côté du wagon, titubant et renversant le vin de sa coupe ; il avait l’air malheureux, bon et fautif, et il criait : hourra !

Les mariés se trouvèrent seuls. Modeste Alexéiévitch examina le compartiment, rangea les paquets sur les filets et s’assit en souriant vis-à-vis de sa femme.

Il était de taille moyenne, assez gros, bouffi, avec de longs favoris, et pas de moustaches. Son menton rond, bien rasé, bien dessiné, ressemblait à un talon. L’absence de moustaches était dans sa figure la chose la plus caractéristique. Sa lèvre nue se fondait peu à peu avec les joues qui, grasses et tremblantes, faisaient penser à de la gelée. Sa tenue était correcte, ses mouvements lents, ses manières onctueuses.

– Je ne puis pas, en ce moment, omettre un fait, dit-il en souriant. Il y a cinq ans, quand Kossôrotov reçut la croix de Sainte-Anne à porter au cou et qu’il vint faire ses remerciements, Son Excellence{20} lui dit : « Alors, maintenant, vous avez trois Anne, une à la boutonnière et deux au cou. » Il faut dire qu’en ce temps-là, la femme de Kossôrotov, personne légère et acariâtre, appelée Anne, était revenue vivre avec lui. J’espère que, quand je recevrai la croix de Sainte-Anne de deuxième classe, Son Excellence n’aura pas l’occasion de me dire la même chose.

Ses petits yeux souriaient et Anne sourit aussi, s’émotionnant à l’idée que cet homme à grosses lèvres pouvait, à toute minute, l’embrasser et qu’elle n’avait plus le droit de l’en empêcher ; les mouvements ouatés de son gros corps l’effrayaient et la dégoûtaient. Modeste Alexéiévitch se leva sans se presser, retira sa décoration, son frac, son gilet et passa sa robe de chambre.

– Voilà qui y est ! dit-il en s’asseyant à côté d’Anne.

Elle se rappela combien elle avait souffert pendant la cérémonie. Il lui avait semblé que le prêtre, que les invités et toutes les personnes qui se trouvaient à l’église la regardaient avec compassion, et se demandaient pourquoi, si jeune et si gentille, elle épousait ce vieux monsieur, pas intéressant. Ce matin encore elle était enchantée que tout se fût si bien arrangé ; mais, pendant le mariage et maintenant en wagon, elle se sentait déçue et ridicule.

Elle avait épousé un homme riche ; mais elle n’avait pas d’argent. Sa robe de mariée avait été faite à crédit et quand, aujourd’hui, son père et ses frères l’accompagnaient, elle avait compris, à leur mine, qu’ils restaient sans le sou. Auraient-ils de quoi dîner ce soir ? Et demain ? Il lui semblait que, sans elle, maintenant, ils mourraient de faim et ressentiraient l’angoisse qu’ils avaient tous éprouvée le soir de l’enterrement de sa mère.

« Oh ! comme je suis malheureuse ! pensait-elle ; pourquoi le suis-je tant ? »

Avec la gaucherie d’un homme sérieux qui n’a pas l’habitude des femmes, Modeste Alexéiévitch lui prenait la taille et lui tapotait l’épaule ; elle, pendant ce temps-là, pensait à la question d’argent, à sa mère, à la mort de celle-ci.

À la mort de sa mère, son père, professeur de dessin et de calligraphie au lycée, se mit à boire. La misère arriva. Ses frères manquèrent de chaussures. Piôtre Léonntiévitch était constamment appelé chez le juge de paix. L’huissier venait saisir ses meubles… Quelle honte !… Anne dut soigner son père ivrogne, repriser les chaussettes de ses frères, aller au marché ; et quand on louait sa beauté, sa jeunesse, ses bonnes manières, il lui semblait que l’univers entier voyait son chapeau bon marché et les trous de ses bottines, noircis à l’encre. Et les nuits, elle pleurait. La pensée obsédante la torturait qu’on chasserait bientôt son père du lycée à cause de son vice, qu’il ne pourrait pas survivre à cette déchéance et mourrait comme sa mère.

Des dames de leur connaissance s’émurent et se mirent à chercher pour Anne un bon mari ; et l’on découvrit bientôt Modeste Alexéiévitch, ni jeune, ni beau, mais riche. « Il a cent mille roubles en banque, disait-on à Anne, et un bien de famille qu’il afferme. C’est un homme à principes, bien vu de Son Excellence. Il ne lui en coûtera rien de demander un mot au gouverneur pour le directeur du lycée ou même pour le curateur, de façon à ce qu’on ne touche pas à votre père. »

Tandis qu’elle se rappelait ces détails, des accords de musique et un bruit de voix arrivèrent à la portière. Le train s’arrêta à une petite gare. Dans la foule, sur le quai, on jouait allègrement de l’accordéon, qu’un violon criard accompagnait. Et de derrière des peupliers et de hauts bouleaux, de derrière des chalets où l’on passait l’été, arrivaient les sons d’une musique militaire ; il y avait apparemment un bal dans un des chalets. Sur le quai, les habitants des chalets et les gens de la ville se promenaient, venus pour respirer le bon air.

Il y avait parmi eux le propriétaire de la petite ville, nommé Artynov, homme grand, fort, brun, semblable à un Arménien, avec des yeux à fleur de tête. Étrangement vêtu, il portait une simple chemise, déboutonnée à la poitrine, de hautes bottes avec des éperons, et une cape noire, attachée aux épaules et qui traînait à terre comme une queue. Deux lévriers, leur long museau flairant la terre, le suivaient.

Les larmes brillaient encore aux yeux de la jeune épouse, mais pourtant elle avait déjà oublié sa mère, l’argent et son mariage. Elle serrait les mains de lycéens, d’officiers de sa connaissance qui parlaient vite et riaient joyeusement :

– Bonjour, comment allez-vous ?

Elle sortit sur la plate-forme de son wagon, au clair de lune, et se plaça de façon à ce qu’on pût voir sa belle robe et son chapeau.

– Qu’attendons-nous ici ? demanda-t-elle.

– C’est une bifurcation ; on attend l’express.

Remarquant qu’Artynov la regardait, elle cligna coquettement les yeux et se mit à parler très haut en français parce que le son de sa voix était beau, parce que la musique jouait, que la lune se reflétait dans l’étang, et parce que Artynov, ce Don Juan, ce blasé, la regardait avidement. Et, parce que tous étaient joyeux, elle ressentit tout à coup de la joie.

Quand le train repartit, les officiers de sa connaissance la saluèrent, la main à leur visière. Elle fredonnait la polka que jouait l’orchestre invisible derrière les arbres ; et elle regagna son compartiment avec un sentiment de tranquillité comme si, à cette halte, on lui eût assuré qu’elle serait heureuse malgré tout.

Les nouveaux mariés passèrent deux jours au monastère et rentrèrent en ville. Ils y habitaient un logement de la Couronne. Tandis que son mari était à son bureau, Anne jouait du piano, pleurait de tristesse, lisait des romans, étendue sur sa chaise longue, ou feuilletait un journal de modes.

À dîner, Modeste Alexéiévitch mangeait beaucoup, parlait politique, promotions, permutations, gratifications, déclarait qu’il faut travailler, et disait que la vie de famille n’est pas un plaisir, mais un devoir, que les kopeks font les roubles, et qu’il plaçait plus haut que tout au monde la religion et la morale. Et, tenant son couteau comme un glaive, il disait :

– Chacun doit connaître ses devoirs.

Anne l’écoutait, le craignait, ne pouvait pas manger, et sortait de table affamée.