Après le dîner, Modeste Alexéiévitch faisait la sieste et ronflait très fort. Anne allait voir ses parents.
Son père et ses frères la regardaient comme si, avant son arrivée, ils l’eussent blâmée d’avoir épousé, pour de l’argent, un homme ennuyeux et qu’elle n’aimait pas. Sa robe bruissante, ses bracelets, son air de dame les gênaient et les humiliaient. Ils ne savaient plus de quoi lui parler ; mais, naguère, ils l’aimaient, et n’étaient pas encore habitués à dîner sans elle. Elle se mettait à table et mangeait du gruau ou des pommes de terre, sautées à une graisse de mouton qui sentait la chandelle. Piôtre Léonntiévitch, d’une main tremblante, prenait le carafon de vodka et se versait un verre qu’il buvait vite, avidement et avec dégoût, puis un deuxième verre, puis un troisième. Pétia et Anndrioûcha, les garçonnets à grands yeux, pâles et maigres, enlevaient le carafon, en disant :
– Il ne faut pas, papa…, assez…
Anne aussi s’alarmait, le suppliait de ne plus boire, mais il frappait tout à coup du poing sur la table et s’écriait :
– Je ne permettrai à personne de me contrôler ! Des gamins, une gamine ! Je vous jetterai tous dehors !
Mais sa voix trahissait la bonté, la faiblesse ; et personne ne le craignait. Après le dîner, d’ordinaire il se faisait beau. Pâle, le menton tout entaillé par le rasoir, il allongeait son cou maigre, restait une demi-heure devant sa glace, se coiffait, retroussait ses moustaches noires et se parfumait ; il nouait sa cravate, mettait ses gants, son chapeau haut de forme, et allait donner des leçons particulières. Les jours fériés, il restait à la maison, peignait à l’huile ou jouait de l’harmoniflûte. L’instrument sifflait, mugissait ; mais il tâchait d’en tirer des accords et des sons harmonieux. Ou bien il se fâchait après ses enfants :
– Mauvais garnements ! Vauriens ! Vous avez abîmé l’instrument.
Tous les soirs, le mari d’Anne jouait aux cartes avec ses collègues, habitant eux aussi la maison de la Couronne. Aux soirées venaient des femmes des fonctionnaires, laides, habillées sans goût, grossières comme des cuisinières, et alors commençaient des commérages aussi laids que ces dames elles-mêmes. Quelquefois, Modeste Alexéiévitch allait au théâtre avec Anne. Durant les entr’actes, il ne la quittait pas d’une ligne, se promenait avec elle bras dessus, bras dessous, dans les couloirs et au foyer. En saluant les gens, il lui disait à mi-voix : « Conseiller d’État… reçu chez Son Excellence… » Ou bien : « A des capitaux… possède une maison… » En passant devant le buffet, Anne avait envie de manger quelque chose. Elle aimait le chocolat et les gâteaux aux pommes. Mais elle n’avait pas d’argent et se gênait pour en demander à son mari. Il prenait une poire, la tâtait du doigt, et disait, hésitant :
– Combien cela ?
– Vingt-cinq kopeks.
– Non, tout de même !…
Et il remettait la poire en place. Mais comme il est malséant de ne rien acheter, il demandait de l’eau de Seltz, et buvait seul tout le siphon ; les larmes lui en montaient aux yeux. Anne, à ces moments-là, le haïssait de tout son cœur.
Ou bien, tout rouge, il lui disait tout à coup, très vite :
– Salue cette vieille dame.
– Mais je ne la connais pas.
– Peu importe. C’est la femme du directeur de tel ministère. Je te dis de la saluer ! maugréait-il. Ta tête n’en tombera pas.
Anne saluait, et sa tête, en effet, n’en tombait pas ; mais cela la torturait. Elle faisait tout ce que voulait son mari et s’irritait contre elle-même en pensant qu’il l’avait trompée comme la dernière des sottes : elle ne s’était mariée que pour l’argent et, cependant, elle en avait moins qu’avant son mariage.
Avant, son père lui donnait au moins quelques pièces de vingt kopeks ; maintenant elle n’avait pas un liard. Prendre de l’argent en cachette ou en demander à Modeste Alexéiévitch, elle ne pouvait pas ; elle le craignait ; elle tremblait devant lui ; il lui semblait qu’elle portait depuis longtemps dans son cœur la crainte de cet homme. Dans son enfance, le directeur du lycée lui apparaissait la force la plus imposante, la plus formidable, telle qu’une grosse nuée qui s’avance ou une locomotive prête à l’écraser. Son Excellence était maintenant une force semblable dont on parlait et dont on avait vaguement peur. Il y avait jadis pour elle une dizaine d’autres forces moindres, les professeurs du lycée, entre autres, avec leurs lèvres rasées, sévères et sans pitié ; il y avait maintenant Modeste Alexéiévitch, homme à principes, qui, même, ressemblait de figure au directeur du lycée. Toutes ces forces se fondaient, dans l’imagination d’Anne, en une seule, sous la forme d’un énorme ours blanc qui en voulait aux faibles, aux coupables, comme son père. Elle craignait de dire des choses inopportunes, et elle souriait à contre-cœur, montrant une joie feinte quand on la caressait grossièrement ou quand on la souillait en des étreintes qui lui faisaient horreur.
Une seule fois son père s’enhardit à demander à Modeste Alexéiévitch de lui prêter cinquante roubles pour payer une dette très désagréable. Mais quel fut son supplice !
– Bien ! je vous les donnerai, fit le gendre après réflexion. Mais je vous préviens que je ne vous aiderai plus tant que vous n’aurez pas cessé de boire. Pour un homme qui est au service de l’État, une pareille faiblesse est une honte. Je dois vous rappeler un fait connu de tous : cette passion a perdu beaucoup de gens très capables qui, s’ils s’étaient retenus, auraient pu, avec le temps, devenir de hauts personnages.
Et les longues tirades continuèrent coupées de « à mesure que »…, « en vue de ce qui vient d’être dit »…, « vu la situation »… Et le pauvre Piôtre Léonntiévitch, souffrant de cette humiliation, éprouva un violent besoin de boire.
Les jeunes frères, venant voir leur sœur avec des souliers éculés et des pantalons râpés, devaient, eux aussi, écouter de la morale.
– Chacun, leur disait Modeste Alexéiévitch, doit connaître ses devoirs.
Il ne donnait d’argent à personne, mais, par contre, il achetait à Anne des bagues, des bracelets et des broches, en lui disant qu’il est bon d’avoir des bijoux aux mauvais jours. Il ouvrait souvent la commode de sa femme pour vérifier si tous les bijoux s’y trouvaient.
II
Entre temps, l’hiver était venu. Bien avant Noël, la gazette locale annonça que le 29 décembre aurait lieu, dans la salle de l’Assemblée de la noblesse, le bal annuel. Très préoccupé le soir, après avoir joué, Modeste Alexéiévitch causait avec les femmes de ses collègues en regardant Anne. Et il marchait longtemps de long en large avec un air pensif.
Enfin, un soir, assez tard, il s’arrêta devant sa femme et lui dit :
– Il faut te faire faire une robe de bal. Tu entends ? Seulement, je te prie de te concerter avec Maria Grigôriévna et Nathâlia Kouzminîchna.
Et il lui donna cent roubles.
Anne les prit, mais ne se concerta avec personne ; elle parla seulement avec son père et s’imagina de quelle façon sa mère aurait été habillée. Sa mère s’habillait toujours à la dernière mode. Elle s’occupait beaucoup de sa fille, l’habillait coquettement, comme une poupée. Elle lui avait appris à parler français et à danser admirablement la mazurka (avant son mariage, elle avait été cinq ans gouvernante). Anne pouvait, comme sa mère, faire avec une vieille robe une robe neuve, nettoyer des gants avec de la benzine, louer des bijoux, et, comme sa mère, elle savait clore à demi les yeux, grasseyer, prendre de belles poses, se montrer ravie quand il le fallait, et avoir des regards tristes et mystérieux. De son père, elle tenait ses yeux et ses cheveux noirs, sa nervosité et une certaine manière de toujours bien se présenter.