Quand on reconduisit Anne jusque chez elle, il faisait déjà jour et les cuisinières se rendaient au marché. Contente, ivre, pleine d’impressions nouvelles, elle se déshabilla, se jeta sur son lit et s’endormit aussitôt…
À deux heures de l’après-midi, elle fut réveillée par sa femme de chambre qui lui annonçait la visite de M. Artynov. Anne s’habilla en hâte et se rendit au salon. Peu après Artynov, Son Excellence descendit de voiture, venant remercier la belle vendeuse. Il lui baisa la main, en la regardant doucereusement et en remuant les lèvres comme s’il mâchait. Il demanda la permission de revenir la voir et partit. Elle resta au milieu de son salon, étonnée et enchantée de ce changement extraordinaire dans sa vie, doutant qu’il eût pu survenir si vite.
Juste à ce moment son mari entra. Modeste Alexéiévitch avait maintenant devant elle le regard empressé, douceâtre, le respect plat qu’elle lui connaissait en présence des puissants et des gens titrés. Elle lui dit avec joie, avec mépris, avec dégoût, sûre que tout lui serait désormais pardonné, elle lui dit, en détachant nettement chaque mot :
– Allez-vous-en, imbécile !
Dès lors, Anne n’eut plus une journée libre, fut de toutes les parties de campagne, de toutes les promenades, de tous les spectacles. Elle rentrait tous les jours chez elle au matin et se couchait au milieu de son salon, racontant ensuite à tous qu’elle ne dormait que couverte de fleurs.
Il lui fallait beaucoup d’argent, mais elle ne craignait plus Modeste Alexéiévitch. Elle dépensait son argent comme si c’était le sien. Elle n’en demandait pas, n’en exigeait pas ; elle envoyait seulement les factures, ou des billets de ce genre : « Remettez au porteur cent roubles, » ou : « Payez immédiatement cent roubles. »
Modeste Alexéiévitch reçut à Pâques l’ordre de Sainte-Anne de deuxième classe. Lorsqu’il vint remercier Son Excellence, le gouverneur posa son journal et s’enfonça plus profondément dans son fauteuil :
– Ainsi, dit-il, regardant ses mains blanches aux ongles roses, vous avez maintenant trois Anne, une à la boutonnière et deux au cou.
Modeste Alexéiévitch mit deux doigts devant sa bouche de peur de rire trop haut et dit :
– Maintenant, il n’y a plus qu’à attendre la venue au monde d’un petit Vladimir. Oserai-je prier Votre Excellence d’en être le parrain ?
Il voulait parler de l’ordre de Vladimir de quatrième classe, et comptant déjà raconter son jeu de mots habile et hardi, il voulut ajouter quelque chose d’aussi bien tourné ; mais Son Excellence se replongea dans la lecture de son journal et le congédia d’un signe de tête.
Anne continua à se promener en troïka, allait à la chasse avec Artynov, jouait dans des petites pièces en un acte, soupait. Elle allait voir les siens de plus en plus rarement. Ils dînaient seuls maintenant. Piôtre Léonntiévitch buvait de plus en plus. L’argent manquait et l’harmoniflûte avait été vendu pour payer une dette. Les garçons ne laissaient plus leur père sortir seul dans la rue. Ils le surveillaient pour qu’il ne tombât pas. Quand, au moment de la promenade dans la rue Vieille-de-Kiév, ils rencontraient Anne en voiture à deux chevaux avec un bricolier sur le côté, et Artynov, sur le siège, remplaçant le cocher, et que Piôtre Léonntiévitch enlevait son chapeau haut de forme et se disposait à crier quelque chose, Pétia et Andrioûcha le prenaient sous le bras et le suppliaient : – Il ne faut pas, papa… Assez, papa…
1895.
L’HOMME À L’ÉTUI
Dans la grange de l’ancien du village[1] de Mironôssitskoé, tout au bout du pays, deux chasseurs attardés s’installèrent pour la nuit. C’était le vétérinaire Ivane Ivânytch et le professeur de lycée, Boûrkine.
Ivane Ivânytch avait un nom de famille assez étrange : Tchîmcha-Guimalâïski, mais, comme ce double nom ne lui allait guère[2], on l’appelait simplement dans tout le district par son prénom et son patronyme.
Ivane Ivânytch demeurait dans un haras, près de la ville, et était venu à la chasse pour prendre l’air. Le professeur passait tous les étés chez le comte P… et se trouvait dans le pays comme chez lui.
Les chasseurs ne dormaient pas ; Ivane Ivânytch, grand vieillard maigre, à longues moustaches, fumait sa pipe près de la porte de la grange, éclairé par la lune, et Boûrkine, étendu en dedans, sur le foin, était invisible dans l’ombre.
Les deux hommes avaient raconté diverses histoires. Entre autres, ils avaient dit que la femme de l’Ancien, Mâvra, personne vigoureuse et pas sotte, n’était jamais sortie de son village natal et n’avait jamais vu ni la ville, ni le chemin de fer. Ces dix dernières années, elle restait tout le jour assise sur le four et ne sortait de sa maison que la nuit.
– Qu’y a-t-il là d’étonnant ? demanda Boûrkine. Il est beaucoup de gens, solitaires par nature, qui, comme l’écrevisse, aux goûts érémitiques, ou l’escargot, tâchent de se cacher dans leur carapace… Sans aller plus loin, il y a environ deux mois mourut dans notre ville un certain Bièlikov, mon collègue, professeur de grec. Vous avez certainement entendu parler de lui. Il était remarquable en ce qu’il ne sortait jamais, même quand il faisait très beau temps, qu’avec son parapluie, ses caoutchoucs et un pardessus ouaté.
Son parapluie avait un fourreau, sa montre, un étui de peau grise, et son canif, quand il le tirait pour tailler son crayon, était aussi dans un étui. Il semblait que son visage lui-même fût dans un étui, parce qu’il le cachait sans cesse dans son col relevé.
Il portait des lunettes fumées, un gilet de laine, mettait du coton dans ses oreilles, et, quand il prenait une voiture, il faisait relever la capote. Bref, on remarquait en cet homme le désir irrésistible et constant de s’envelopper d’une carapace, de se faire pour ainsi dire un étui qui l’isolât et le protégeât des influences extérieures.
La réalité l’effrayait, l’irritait, le tenait en perpétuel émoi. Et c’est peut-être pour justifier son effroi, son dégoût du réel qu’il vantait constamment le passé et l’inexistant. Les langues anciennes, qu’il enseignait, étaient en somme pour lui comme ses caoutchoucs et son parapluie grâce à quoi il s’abritait de la vie réelle.
– Ah ! disait-il d’une voix douce, combien sonore et belle est la langue grecque !
Et, à l’appui de ce qu’il disait, fermant l’œil et levant le doigt, il prononçait : Anthropos !
Sa pensée, Bièlikov tâchait de l’abriter, elle aussi, dans un étui. Seuls étaient nets pour lui les circulaires et les articles de journaux où l’on interdisait quelque chose. Quand les circulaires défendaient aux élèves de sortir dans la rue après neuf heures du soir ou que quelque part on s’élevait contre l’amour physique, cela c’était clair, déterminé. « C’est défendu, il suffit ! » Dans la permission ou le congé, il y avait pour lui quelque chose de suspect, de vague et d’incomplet. Lorsqu’on donnait l’autorisation d’ouvrir en ville un cercle dramatique, une salle de lecture, ou une salle de thé, Bièlikov hochait la tête et disait à voix basse :