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La femme du proviseur loua une loge au théâtre et nous y vîmes Vârénnka, rayonnante, heureuse, maniant un grand éventail, et, à côté d’elle, Bièlikov, petit, recroquevillé, comme si on l’eût tiré de chez lui avec des tenailles. Je donne ensuite une petite soirée, et les dames exigent que j’y invite Vârénnka et Bièlikov. Bref, la machine était lancée. Il se fit que Vârénnka ne répugnait pas à ce mariage. Vivre avec son frère n’était pas très gai pour elle ; ils ne savaient passer leurs jours qu’à discuter et à se disputer. En voici un exemple : Kovalénnko, dans la rue, va, grand et mal bâti, avec sa chemise brodée, une mèche sortant de sa casquette et lui tombant sur le front, tenant dans une main un paquet de livres et, dans l’autre, un gros bâton. Sa sœur le suit, portant aussi des livres.

– Tu n’as même pas lu ça, Mikhâîl ! dit-elle très haut, avec animation ; je te dis, je te jure que tu ne l’as pas lu du tout !

– Moi, je te dis que je l’ai lu ! crie Mikhâîl, frappant le pavé de son bâton.

– Ah ! mon Dieu, Mînntchik[4] ! Pourquoi te fâches-tu ? Ce n’est qu’une discussion de principes.

– Je te dis que je l’ai lu ! crie Kovalénnko encore plus fort.

Chez eux, dès qu’il y avait un étranger, c’était une mousqueterie. Une pareille vie ennuyait apparemment Vârénnka. Elle voulut son chez soi, et elle dut songer à son âge. Ce n’était plus le moment de choisir ; elle épouserait n’importe qui, même un professeur de grec. Il faut avouer que la plupart de nos jeunes filles épouseraient qui que ce fût uniquement pour se marier. Toujours est-il que Vârénnka marqua à notre Bièlikov une préférence manifeste.

Et Bièlikov ? Il allait chez Kovalénnko comme il venait chez nous. Il arrivait là, s’asseyait et ne disait mot. Il se taisait, et Vârénnka lui chantait Viiout vîtry, ou bien le regardait de ses yeux noirs, puis tout à coup éclatait de rire.

Dans les choses de l’amour, et particulièrement dans le mariage, la suggestion joue un grand rôle. Tout le monde, ses collègues et les dames se mirent à convaincre Bièlikov qu’il devait se marier, qu’il n’avait plus que cela à faire dans la vie. Nous le félicitions tous à ce sujet et lui disions d’un air sérieux toute sorte de banalités. Nous lui disions, par exemple, que le mariage est un acte grave. Vârénnka, en outre, n’était pas mal, était intéressante ; elle était fille d’un conseiller d’État et avait une ferme. Et, surtout, c’était la première femme qui lui eût montré de la tendresse, de la bonté…

Il perdit la tête et décida qu’en effet il devait se marier.

– Il aurait fallu alors, dit Ivane Ivânytch, lui enlever ses caoutchoucs et son parapluie.

– Figurez-vous que ce fut impossible. Il mit sur sa table la photographie de Vârénnka et il entrait sans cesse chez moi pour me parler d’elle et de la vie de famille, et me dire que le mariage est un acte sérieux. Il allait souvent chez Kovalénnko, mais ne changeait en rien son genre de vie. Bien au contraire, la résolution de se marier produisit sur lui un fâcheux effet : il maigrit, pâlit et sembla s’enfouir plus profondément dans son étui.

– Varvâra Sâvvîchna[5] me plaît, me disait-il avec un faible petit sourire confus, et je sais que chacun doit se marier, mais… tout cela est arrivé si vite, voyez-vous !… Il faut réfléchir.

– Réfléchir à quoi ? lui dis-je. Mariez-vous, voilà tout !

– Non, le mariage est un acte sérieux. Il faut d’abord en considérer les obligations prochaines, les responsabilités… pour qu’ensuite il n’arrive rien. Cela me tourmente tellement que je n’en dors plus les nuits. Et, je l’avoue, j’ai peur. Elle et son frère ont de drôles de façons de penser. Ils raisonnent, étrangement ; puis elle a un caractère très vif : l’épouser, et ensuite tomber dans quelque histoire !

Et il remettait toujours sa demande, au grand dépit de la femme du proviseur et de toutes nos dames. Il en pesait toujours les obligations prochaines et les responsabilités ; néanmoins, il se promenait presque chaque jour avec Vârénnka, croyant peut-être que, dans sa situation, c’était chose nécessaire. Et il venait me parler de la vie de famille. Il eût fait, selon toute vraisemblance, sa demande et contracté un de ces mariages inutiles et bêtes comme en contractent chez nous des milliers de gens, par ennui et oisiveté, si, tout d’un coup, n’eût éclaté un « formidable scandale[6] ».

Il faut vous dire que le frère de Vârénnka avait, dès le premier jour, pris en haine Bièlikov et ne pouvait plus le voir.

– Je ne comprends pas, nous disait-il en haussant les épaules, je ne comprends pas comment vous supportez ce mouchard, cette tête répugnante ! Ah ! messieurs, comment pouvez-vous vivre ici ? dans cette atmosphère suffocante, dégoûtante. Êtes-vous vraiment des professeurs, des maîtres ? Vous êtes des coureurs de rangs. Ce n’est pas ici un temple de la science, mais un consistoire, et cela sent l’aigre comme dans la guérite d’un agent. Non, chers collègues, je vais rester encore quelque temps ici, puis je me retirerai dans ma ferme, où je pêcherai les écrevisses et instruirai les Petits-Russiens. Je m’en irai, et vous, restez ici avec votre Judas ! Qu’il crève[7] !

Ou bien il éclatait de rire, riait aux larmes, tantôt d’un rire grave, tantôt d’un rire aigu et glapissant, et me demandait, en ouvrant les bras :

– Qu’a-t-il à venir chez moi ? Que lui faut-il ? Il reste assis à me regarder…

Kovalénnko avait même surnommé Bièlikov en petit-russien : « Pincemaille ou l’araignée[8]. »

Aussi évitions-nous, on le conçoit, de lui dire que sa sœur allait épouser « Pincemaille l’araignée ». Et, lorsqu’un jour la femme du proviseur lui suggéra qu’il serait à propos de donner sa sœur en mariage à un homme aussi sérieux et aussi grandement estimé de tous que Bièlikov, Kovalénnko fronça les sourcils et grogna :

– Ça ne me regarde pas ; qu’elle épouse même un reptile. Je n’aime pas à me mêler des affaires d’autrui !

Maintenant, écoutez ce qui arriva.

Je ne sais quel plaisant fit une caricature représentant Bièlikov avec ses caoutchoucs, son pantalon relevé, son parapluie ouvert, Vârénnka à son bras, et, au-dessous, la légende : « L’Anthropos amoureux. » La ressemblance était, je vous le dis, surprenante. L’artiste devait y avoir passé plus d’une nuit, car tous les professeurs des lycées de garçons et de filles, ceux du séminaire, tous les fonctionnaires en reçurent chacun un exemplaire. Bièlikov eut aussi le sien.

La caricature produisit sur lui la plus effroyable impression.

Un dimanche, le 1er mai, nous sortions ensemble de la maison, et nous avions convenu, entre professeurs et élèves, de nous rassembler près du lycée et d’aller ensemble dans les bois. Nous sortons ; Bièlikov était vert, plus sombre qu’un nuage.

– Que les gens sont mauvais, méchants ! dit-il, les lèvres tremblantes.

Il me fit même pitié. Soudain, figurez-vous, comme nous cheminions, arrive à bicyclette Kovalénnko, et, derrière lui, sa sœur, également à bicyclette, fatiguée, rouge, gaie, joyeuse.

– Nous prenons les devants, crie-t-elle. Il fait si beau, si beau que c’est à ne pas le croire !

Et tous deux disparurent. De vert, mon Bièlikov devint blanc. Il semblait pétrifié. Il s’arrête et me regarde…

– Permettez, me dit-il, qu’est-ce donc ?… Ai-je la berlue ?… Est-il convenable à des professeurs de lycée et à des femmes d’aller à bicyclette ?

– Qu’y a-t-il là d’inconvenant ? demandai-je. Qu’ils roulent à leur gré.