– Mais est-ce possible !… s’écria-t-il, étonné de mon calme. Que dites-vous là ?
Et il fut si stupéfait qu’il ne voulut pas aller plus loin ; il rentra chez lui.
Le lendemain, tout tremblant, il se frottait sans cesse les mains nerveusement. On voyait à son visage qu’il allait mal. Il quitta sa classe, ce qui ne lui était jamais arrivé. Il ne dîna pas. Sur le soir, il se vêtit chaudement, bien qu’il fît un temps d’été, et se rendit lentement chez Kovalénnko.
Vârénnka était sortie, son frère était seul.
– Asseyez-vous, je vous en prie, dit Kovalénnko, d’un ton froid et fronçant les sourcils.
Son visage était ensommeillé ; il venait de faire la sieste après dîner ; il était de fort mauvaise humeur. Bièlikov, après une dizaine de minutes de silence, commença.
– Je viens vous dire ce que j’ai sur le cœur ; ça me pèse ! Quelque Pasquin m’a dessiné sous un aspect ridicule avec une personne qui nous est proche à tous les deux. Je considère comme un devoir de vous assurer que je n’y suis pour rien !… Je n’ai donné aucun sujet à cette moquerie ; loin de là, je me suis toujours conduit en homme parfaitement convenable !
Kovalénnko resta assis, refrogné et silencieux. Bièlikov attendit un peu et reprit doucement, d’une voix triste :
– Et j’ai aussi quelque chose à vous dire : je suis depuis longtemps professeur, tandis que vous ne faites que débuter, et, comme votre ancien, je crois devoir vous prévenir. Vous allez à bicyclette ; c’est là une distraction tout à fait inconvenante pour un éducateur de la jeunesse.
– Et pourquoi donc ? demanda Kovalénnko d’une voix grave.
– Mais cela demande-t-il donc une explication, Mikhaïl Sâvvitch ! N’est-ce pas compréhensible ? Si le maître monte à bicyclette, que reste-t-il à faire à ses élèves ? Ils n’ont plus qu’à marcher sur la tête. Et du moment que ce n’est pas autorisé par une circulaire, cela ne se peut pas. Hier j’ai été épouvanté. Lorsque j’ai vu votre sœur, je n’en croyais pas mes yeux : une femme ou une demoiselle, c’est horrible !
– En somme, que désirez-vous ?
– Je ne désire qu’une chose : vous prévenir, Mikhâîl Sâvvitch ! Vous êtes jeune, vous avez l’avenir devant vous ; il faut vous conduire très, très prudemment ; et vous prenez trop de libertés ! Oh ! comme vous en prenez ! Vous portez des chemises brodées ; vous circulez continuellement en ville, tenant on ne sait quels livres, et, maintenant, la bicyclette ! Que vous et votre sœur montiez à bicyclette, le proviseur le saura, et cela ira jusqu’au curateur… Qu’y a-t-il là de bon ? Quoi de bon dans tout cela ?
– Que ma sœur et moi allions à bicyclette, cela ne regarde personne ! s’écria Kovalénnko, devenant pourpre. Celui qui se mêlera de mes affaires privées ou de celles de ma famille, je l’enverrai à tous les diables !
Bièlikov pâlit et se leva.
– Si vous le prenez sur ce ton-là, je ne puis continuer, dit-il. Je vous prie de ne jamais parler ainsi des chefs en ma présence. Vous devez vous comporter avec respect envers les autorités.
– Ai-je donc dit quelque chose de mal à leur endroit ? demanda Kovalénnko, le regardant avec colère. Laissez-moi en repos, s’il vous plaît. Je suis un honnête homme et ne veux pas parler avec un monsieur tel que vous ! Je n’aime pas les mouchards.
Bièlikov, s’agitant nerveusement, remit vite son manteau, avec une expression d’effroi. C’était la première fois de sa vie qu’il entendait de pareilles grossièretés.
– Vous pouvez dire ce que vous voudrez, fit-il en sortant sur le palier. Je dois seulement vous prévenir que quelqu’un nous a peut-être entendus, et que, pour que l’on ne déforme pas nos propos et qu’il n’en résulte rien, je suis obligé de transmettre à Monsieur le proviseur un aperçu de notre conversation… dans ses grandes lignes. Je suis contraint de le faire.
– Transmettre ? Va transmettre ça !
Kovalénnko le saisit par l’arrière de son col et le poussa. Bièlikov roula en bas de l’escalier avec un bruit de caoutchoucs. Bien que l’escalier fût long et raide, il dégringola jusqu’en bas sans se faire de mal. Il se releva et se tâta le nez pour voir si ses lunettes étaient intactes.
Mais, juste au moment où il dégringolait, Vârénnka survint avec deux dames. Elles demeurèrent en bas à regarder. Et cela fut pour Bièlikov plus terrible que tout le reste.
Il aurait mieux valu, lui parut-il, se rompre le cou et les deux jambes que d’être ridicule. Maintenant toute la ville allait savoir ! Cela arriverait aux oreilles du proviseur, du curateur… – Ah ! pourvu qu’il n’arrive rien ! – On ferait une nouvelle caricature et il finirait par recevoir l’ordre de donner sa démission…
Quand Bièlikov se releva, Vârénnka le reconnut, et, voyant sa figure drôle, son pardessus froissé, ses caoutchoucs, ne comprenant pas ce qui s’était passé, supposant qu’il était tombé tout seul fortuitement, elle ne se retint pas et partit d’un éclat de rire qui retentit dans toute la maison.
– Ha ! ha ! ha !
Et ce « ha ! ha ! ha ! » roulant, tourbillonnant, décida tout, mariage et vie terrestre de Bièlikov ; il n’entendit plus ce que dit Vârénnka ; il ne vit plus rien. Rentré chez lui, il enleva immédiatement sa photographie de sa table, puis il se coucha… et il ne se releva plus.
Trois jours après, Afanâssy entra chez moi demander s’il ne fallait pas envoyer chercher un médecin parce qu’il arrivait quelque chose à son maître. Je me rendis chez Bièlikov. Couché derrière son rideau, sous sa couverture, il se taisait. Aux questions il ne répondait que oui ou non ; nul autre son. Auprès de son lit, Afanâssy allait et venait, sombre, rembruni, soupirant profondément, sentant la vodka comme un cabaret.
Au bout d’un mois, Bièlikov mourut. Nous allâmes tous à son enterrement : tous, c’est-à-dire les deux lycées et le séminaire.
Dans son cercueil, il avait une expression douce, agréable, même gaie, comme s’il fût content d’avoir été enfin mis dans un étui dont il ne sortirait jamais. Il avait atteint son idéal !
Et, comme en son honneur, le jour de son enterrement, le temps fut gris et pluvieux. Nous avions tous des caoutchoucs et des parapluies. Vârénnka assista, elle aussi, aux obsèques, et, quand on mit le corps en terre, elle pleura quelques larmes. J’ai remarqué que les Petites-Russiennes pleurent ou rient aux éclats : elles n’ont pas l’humeur intermédiaire.
Je confesse qu’enterrer des gens comme Bièlikov est un grand plaisir. En revenant du cimetière nous avions des figures abattues et tristes : personne ne voulait laisser paraître son sentiment de plaisir, – pareil à celui que nous éprouvions jadis, en notre enfance, lorsque nos parents partaient de la maison et que nous courions une ou deux heures au jardin, savourant notre entière liberté. Ah ! la liberté, la liberté ! Même une allusion, le faible espoir qu’elle puisse exister donne des ailes à l’âme, n’est-ce pas ?
Nous revînmes du cimetière en une bonne disposition d’esprit. Mais il passa à peine une semaine que la vie reprit comme avant, aussi dure, aussi fatigante, aussi absurde : une vie non pas défendue par circulaire, mais pas permise entièrement non plus. Et ce ne fut pas mieux. On avait en effet enterré Bièlikov, mais combien restait-il encore d’hommes dans leur étui ?… Combien y en aura-t-il encore ?
– Oui, c’est précisément cela ! dit Ivane Ivânytch en allumant sa pipe.
– Combien y en aura-t-il encore ? répéta Boûrkine.
Le professeur sortit de la grange. C’était un homme de petite taille, gros, entièrement chauve, avec une barbe noire descendant presque jusqu’à la ceinture. Deux chiens sortirent avec lui.
– Cette lune, quelle lune ! dit-il en regardant le ciel.