Il était déjà minuit. On voyait à droite tout le village. La longue rue se prolongeait sur près de cinq verstes. Tout était plongé dans un calme et profond sommeil. Pas un bruit. On avait même peine à croire que la nature pût être aussi paisible.
Lorsqu’on voit, par une nuit de lune, la large rue d’un village avec ses isbas, ses paillis, ses saules endormis, l’âme s’apaise. Déchargée, parmi les ombres de la nuit, du travail, des soucis et du chagrin, elle est, dans son repos, douce, triste et belle ; et il semble que les étoiles elles-mêmes la regardent avec une tendre caresse, qu’il n’existe plus de mal sur la terre et que tout y est bien.
À gauche, au bout du village, commençait un champ. On le voyait s’étendre jusqu’à l’horizon, et dans tout son espace, inondé de clair de lune, pas un mouvement non plus, et pas un bruit.
– Oui, c’est précisément cela, répéta Ivane Ivânytch. Et lorsque nous vivons en ville à l’étroit, manquant d’air, lorsque nous écrivons des papiers inutiles et jouons au vinnte[9], n’est-ce pas là un étui ? Et vivre toute notre vie au milieu des oisifs, des plaideurs acharnés, des femmes bêtes et futiles, dire et entendre toute sorte d’inepties, n’est-ce pas là aussi vivre dans un étui ? Tenez, si vous voulez, je vais vous raconter une histoire instructive.
– Non, dit Boûrkine ; il est temps de dormir. À demain.
Tous deux entrèrent dans la grange et se couchèrent dans le foin. Ils commençaient à s’endormir quand tout à coup on entendit des pas légers, top, top… Quelqu’un marchait près de la grange, faisait quelques pas, puis s’arrêtait et une minute après recommençait : top, top… Les chiens se mirent à gronder.
– C’est Mâvra, dit Boûrkine.
Les pas cessèrent.
– Voir et entendre mentir, dit Ivane Ivânytch en se retournant dans le foin, et encore être traité d’imbécile parce que l’on supporte ce mensonge, parce que l’on supporte les injures, l’humiliation, que l’on n’ose pas déclarer nettement que l’on est du côté des gens honnêtes et libres, et mentir soi-même et sourire : tout cela pour une bouchée de pain, pour un coin de foyer, pour le moindre petit rang valant un liard, – non, on ne peut plus vivre ainsi !
– Ah ! ça, c’est une autre question, Ivane Ivânytch, dit le professeur. Allons, dormons !
Dix minutes après, Boûrkine dormait. Ivane Ivânytch ne cessait de se retourner et soupirait. Ensuite il se leva, ressortit, et, s’étant assis près de la porte, il alluma sa pipe.
(1898).
LE GROSEILLIER ÉPINEUX
Dès le matin, de gros nuages couvraient le ciel. Le temps était doux, tiède et ennuyeux, comme dans les grises journées où depuis longtemps des nuages qui promettent la pluie et n’en donnent pas, pèsent sur les champs. Le vétérinaire Ivane Ivânytch et le professeur Boûrkine sont déjà fourbus, et la glèbe leur semble infinie. Au loin, on discerne à peine les moulins à vent de Mironôssitskoé ; à droite s’allonge une rangée de buttes, qui disparaissent à l’horizon derrière le village. Les deux chasseurs savent que, là-bas, c’est le bord de la rivière, avec une prairie, des saules verts et des maisons seigneuriales. Du haut d’une des buttes on voit une autre glèbe, aussi immense, des poteaux de télégraphe et un train qui passe, semblable de loin à une chenille qui rampe ; aux jours de beau temps on voit même la ville. Maintenant, dans le calme, alors que toute la nature semble soumise et pensive, Ivane Ivânytch et Boûrkine se sentent pénétrés d’amour pour ce champ, et tous deux songent combien grand et beau est leur pays…
– La fois dernière, dans la grange du staroste Prokôfir, dit Boûrkine, vous vous disposiez à me raconter une histoire.
– Oui, je voulais vous raconter celle de mon frère.
Ivane Ivânytch fit un long soupir et alluma sa pipe pour commencer son récit. Mais, juste à ce moment, la pluie se mit à tomber, et, cinq minutes après, c’était une pluie compacte, battante, telle qu’il était difficile de prévoir quand elle finirait.
Ivane Ivânytch et Boûrkine s’arrêtèrent pensifs. Les chiens, déjà trempés, la queue entre les pattes, les regardaient d’un air attristé.
– Il faut nous réfugier quelque part, dit Boûrkine. Allons chez Aliôkhine. Ce n’est pas loin.
– Allons-y.
Ils appuyèrent sur le côté, et marchèrent continuellement dans des éteules, prenant tantôt tout droit, puis à droite, tant qu’ils ne rejoignirent pas la route. Bientôt surgirent des peupliers, un jardin, puis les toits rouges des granges. La rivière apparut, et la vue s’étendit sur une vaste écluse avec un moulin et une cabine de bains, toute blanche. C’était Sôphiino, la demeure d’Aliôkhine.
Le moulin marchait, couvrant le bruit de la pluie, et l’écluse vibrait. Auprès des charrettes, des chevaux mouillés, tête basse, attendaient, tandis que des gens, encapuchonnés de sacs, allaient et venaient. L’aspect était boueux, humide, triste, et l’écluse avait un air froid et méchant. Ivane Ivânytch et Boûrkine se sentaient à présent trempés, sales, tout à coup mal à l’aise, les jambes lourdes de crotte. Et lorsque après avoir traversé la chaussée, ils remontaient vers les magasins du logis, ils se taisaient comme s’ils étaient brouillés.
Dans une grange taquetait un moulin à vanner. Par le portail ouvert, la poussière s’envolait. Sur le seuil se trouvait Aliôkhine en personne, homme d’une quarantaine d’années, grand et gros, les cheveux longs, plus ressemblant à un artiste ou à un professeur qu’à un propriétaire. Il avait une chemise blanche, portée depuis longtemps, une ceinture de corde, un caleçon en guise de pantalon, et, accrochées à ses bottes, de la boue et de la paille. Son nez était comme ses yeux, noir de poussière. Reconnaissant Ivane Ivânytch et Boûrkine, il manifesta une grande joie.
– Veuillez entrer à la maison, messieurs, dit-il en souriant. Je suis à vous à l’instant.
La maison était grande, à deux étages. Aliôkhine habitait au rez-de-chaussée deux chambres voûtées, à petites fenêtres, qui étaient jadis celles des régisseurs. L’installation en était sommaire. Une odeur y traînait de pain de seigle, de mauvaise vodka et de harnais. Aliôkhine ne montait que rarement – cela lorsqu’il avait des visites – dans les chambres du premier. Une femme de chambre, jeune, et si belle que tous deux s’arrêtèrent et s’entre-regardèrent, reçut les deux chasseurs.
– Vous ne pouvez pas vous figurer, messieurs, leur dit Aliôkhine, les rejoignant dans le vestibule, comme je suis heureux de vous voir. En voilà une surprise !… Pélaguèia, dit-il à la femme de chambre, donnez à ces messieurs de quoi se changer, et je vais le faire moi aussi. Mais il faut d’abord aller nous laver, car, moi, il me semble que je ne me suis pas débarbouillé depuis le printemps. Voulez-vous, messieurs, vous rendre à la cabine de bains ? Pendant ce temps-là, on préparera tout ici.
La belle Pélaguèia, si fine et d’un si moelleux aspect, apporta du linge et du savon, et Aliôkhine se dirigea, avec ses hôtes, vers la rivière.
– Oui, leur disait-il en riant, il y a longtemps que je ne suis pas lavé à fond. Vous le voyez, j’ai une cabine bien installée, c’est mon père qui l’a fait construire, mais je ne trouve pas le temps de m’en servir.
Il s’assit sur une marche, savonnant ses longs cheveux et son cou. L’eau, autour de lui, devint cannelle.
– Oui, en effet ! dit Ivane Ivânytch regardant sa tête d’un air significatif.
– Il y a longtemps que je ne me suis pas si bien lavé, répéta Aliôkhine confus, se resavonnant.
Et l’eau, autour de lui, devint bleu-noir, comme de l’encre.
Ivane Ivânytch, se jetant à l’eau, avec bruit, nagea sous la pluie hors du bain, ouvrant largement les bras, déterminant des vagues sur lesquelles se balançaient des nénuphars. Il nagea jusqu’au milieu de l’écluse, fit un plongeon et apparut une minute après à un autre endroit ; puis, nageant plus loin, il replongea, tâchant d’atteindre le fond. « Ah ! mon Dieu… répétait-il, en se délectant, ah ! mon Dieu ! » Il nagea jusqu’au moulin où il échangea quelques mots avec les moujiks, revint, fit la planche au milieu de l’écluse, exposant son visage à la pluie. Aliôkhine et Boûrkine, déjà habillés, s’apprêtaient à partir, qu’il continuait à nager et à plonger.