– Ah ! mon Dieu, fit-il. Bénis-nous, Seigneur !
– Allons, voilà qui suffit ! lui cria Boûrkine.
On revint à la maison. Et ce ne fut que lorsqu’on eut allumé la lampe en haut dans le grand salon, et qu’Ivane Ivânytch et Boûrkine, affublés de robes de chambre en soie et chaussés de chaudes pantoufles, furent assis dans des fauteuils, tandis qu’Aliôkhine, lavé, coiffé, en redingote neuve, allait et venait, éprouvant visiblement les délices d’être propre et d’avoir des vêtements secs et de la chaussure légère ; ce ne fut que lorsque la belle Pélaguèia, marchant sans bruit sur le tapis, et avec un affable sourire, servit sur un plateau du thé et des confitures : ce fut alors seulement qu’Ivane Ivânytch commença son récit.
Il semblait que ce ne fût pas seulement Boûrkine et son hôte qui l’écoutaient, mais aussi les dames, jeunes et vieilles, et les officiers, qui regardaient d’un air paisible et sévère dans leurs cadres dorés.
« – Nous sommes deux frères, commença Ivane Ivânytch, Nicolaï, mon cadet de deux ans, et moi. Engagé dans la voie scientifique, je devins vétérinaire, et Nicolaï travailla, depuis l’âge de dix-neuf ans, à la Chambre des finances. Notre père, Tchîmcha-Guimalâïski, ancien enfant de troupe, devint officier et nous laissa la noblesse héréditaire avec un petit bien que nous ne pûmes pas garder après sa mort en raison de ses dettes. Nous avions pourtant vécu notre enfance à la campagne, en liberté. Nous demeurions, comme les petits paysans, des jours et des nuits aux champs ou dans les bois ; nous gardions les chevaux, écorcions les arbres, pêchions, etc. Et vous savez que quiconque a pris une fois dans sa vie une perchette à la ligne, a vu en automne une passée de grives voler par une claire et froide journée au-dessus d’un hameau, celui-là n’est plus un habitant de la ville. Il ressentira jusqu’à la fin de ses jours de l’attrait pour les champs.
« À la Chambre des finances, mon frère s’ennuyait. Les années s’écoulaient et il restait au même poste, noircissant toujours les mêmes papiers et ne pensant qu’à une seule chose : partir pour la campagne.
« Peu à peu, cette nostalgie se changea en un désir arrêté, un « rêve » : s’acheter quelque part, au bord d’une rivière ou d’un lac, une petite propriété.
« Nicolaï était un homme bon et doux, et je l’aimais, mais sans sympathiser à ce rêve de s’enfermer pour la vie dans un logis rustique. On prétend que l’homme n’a besoin que de trois archines de terre ; mais trois archines suffisent pour un cadavre, non pour un homme. On dit aussi que, si nos intellectuels ressentent la séduction de la terre et veulent avoir leur propriété, c’est pour le mieux. Mais ces propriétés-là, c’est justement les trois archines de la fosse. On quitte les villes, les luttes, le bruit humain ; quitter cela et se terrer dans une propriété, ce n’est pas la vie : c’est de l’égoïsme, de la paresse ; c’est une sorte de vie monacale, vie de moine, sans exploit. L’homme n’a besoin ni de trois archines de terre, ni de propriété. Il a besoin de tout le globe terrestre, de toute la nature pour y manifester en liberté toutes les possibilités de son libre esprit.
« Assis dans son bureau, mon frère rêvait qu’il mangerait une soupe aux choux de son potager, embaumant toute la cour de son odeur ; qu’il mangerait sur l’herbe, dormirait au soleil ; qu’il resterait assis des heures entières sur son banc devant sa porte, à regarder les champs et les bois.
« Les livres d’agriculture et les conseils des calendriers faisaient sa joie, sa nourriture préférée. Il aimait aussi à lire les journaux, mais il n’y suivait que les annonces de vente de tant d’arpents de terre et de prairie, avec habitation, cours d’eau, jardin, moulin, étangs à déversoir. Et dans son esprit se dessinaient des allées des jardins, des fleurs, des fruits, des nids à sansonnets, des cyprins dans des étangs, et toute sorte de choses de ce genre-là. Ces tableaux se différenciaient selon les annonces qui lui tombaient sous les yeux, mais, dans chacune des propriétés, il y avait infailliblement, toujours, on ne sait pourquoi, des groseilliers épineux. Il ne pouvait s’imaginer aucune propriété, aucun coin poétique où il n’y eût pas un groseillier épineux.
« – La vie à la campagne, disait-il, a ses avantages. On prend le thé sous sa véranda, tandis que, sur l’étang, nagent les canards ; l’odeur est exquise, et… et il y a des groseilliers épineux.
« Il faisait le plan de sa propriété, et toujours c’était la même chose : a) la maison de maître ; b) les communs ; c) le potager ; d) les groseilliers épineux. Il vivait mesquinement, mangeait mal, buvait mal, et économisait sans cesse, plaçant ses économies à la banque. Il était extrêmement parcimonieux. Il me faisait peine à voir et je lui donnais un peu d’argent et lui en envoyais pour les fêtes ; mais même cet argent-là il le mettait de côté. Quand un homme s’est donné à une idée, il n’y a plus rien à faire.
« Les années passèrent, on nomma mon frère dans un autre gouvernement ; il avait déjà quarante ans, et… lisait toujours les annonces, et économisait toujours. J’appris ensuite qu’il se mariait. Avec la même idée d’acheter un bien où il y eût des groseilliers épineux, il épousa une vieille veuve, laide, sans y mettre le moindre sentiment, uniquement parce qu’elle avait quelque argent. Il vécut avec elle aussi mesquinement qu’il avait fait, la laissant à peine manger à sa faim, et plaçant à la banque, à son nom à lui, son argent à elle. Elle avait été mariée auparavant à un directeur des postes et avait pris l’habitude d’une bonne table et de bonnes boissons ; or, avec son second époux, elle n’avait pas même sa réfection de pain noir. À ce régime, elle commença à dépérir, et, au bout de trois ans, rendit son âme à Dieu. Mon frère, naturellement, n’eut pas une minute l’idée d’avoir été la cause de sa mort. L’argent, ainsi que l’alcool, rend l’homme bizarre. Dans notre ville, un marchand, à l’article de la mort, se fit apporter une assiette de miel et avala, avec le miel, son argent et ses valeurs à lots, pour que personne n’en profitât. Un jour, à une gare, j’examinais des bestiaux et, à ce moment-là, un revendeur, tombant sous la locomotive, eut une jambe coupée. Nous le portons à l’ambulance ; le sang coulait ; c’était horrible à voir. Et lui ne faisait que demander que l’on cherchât sa jambe, inquiet de perdre les cent roubles qui se trouvaient dans sa botte… »
– Vous déviez ici de votre sujet, dit Boûrkine.
« – Après la mort de sa femme, continua Ivane Ivânytch, s’étant recueilli une minute, mon frère se mit à choisir une propriété. Naturellement, on a beau la choisir pendant cinq années, on se trompe au bout du compte, et l’on achète tout autre chose que ce que l’on rêvait. Mon frère acheta par l’intermédiaire d’une agence trois cent trente-six arpents avec habitation, communs et parc, mais sans verger ni groseilliers épineux, et sans étang ni canards.
« Il y avait dans la propriété une rivière, mais son eau était couleur de café parce qu’il se trouvait, en amont, une briqueterie, et, en aval, une brûlerie d’os. Mais Nicolaï s’en souciait peu. Il fit venir vingt pieds de groseilliers épineux, les planta et se mit à vivre en propriétaire.