« Je partis de chez mon frère de grand matin, et, depuis, il me fut insupportable de rester en ville. Le calme et la tranquillité m’oppriment. J’ai peur de regarder aux fenêtres, car, à présent, il n’est pas pour moi de spectacle plus pénible qu’une famille heureuse, assise à prendre le thé. Je suis déjà vieux et ne suis plus propre à la lutte. Je ne suis pas même capable de haïr. Je souffre seulement dans mon âme : je m’irrite et me dépite. Ma tête pendant la nuit s’échauffe à force de penser, et je ne puis dormir… Ah ! si j’étais jeune ! »
Ivane Ivânytch se mit à aller et venir avec agitation, et répéta :
– Si j’étais jeune !
Il s’approcha soudain d’Aliôkhine et se mit à lui serrer une main, puis l’autre.
– Pâvel Konstanntînytch, dit-il d’une voix suppliante, ne vous relâchez pas, ne vous laissez pas endormir ! Tant que vous êtes jeune, fort, alerte, ne vous lassez pas de faire le bien ! Le bonheur n’existe pas et ne doit pas exister, et si la vie a un sens et un but, ce sens et ce but ne sont nullement notre bonheur, mais quelque chose de plus sage et de plus grand ; faites le bien !
Ivane Ivânytch dit tout cela avec un sourire apitoyé, suppliant comme s’il le demandait pour lui-même.
Puis les trois hommes assis dans leurs fauteuils aux différents coins du salon, restèrent silencieux. L’histoire d’Ivane Ivânytch ne satisfaisait ni Boûrkine, ni Aliôkhine. Alors que des généraux et des dames, qui semblaient vivants, regardaient de leurs cadres dorés, il était ennuyeux d’entendre parler d’un pauvre employé qui mangeait des groseilles à maquereau. On voulait, on ne sait pourquoi, parler et entendre parler de gens élégants et de femmes. Et la présence de ces gens à portraits, qui, jadis, – tout le disait, et le lustre dans sa housse, et les fauteuils, et les tapis, – qui, jadis, marchaient ici, s’y asseyaient et y prenaient le thé, – la présence aussi de la belle Pélaguèia qui y marchait maintenant sans bruit, – cela valait mieux que tout récit.
Aliôkhine avait une grande envie de dormir. Levé dès trois heures du matin pour tout diriger, ses yeux se collaient ; mais, craignant que ses hôtes ne racontassent, en son absence, quelque chose d’intéressant, il restait.
Ce que venait de conter Ivane Ivânytch était-ce spirituel, était-ce juste ? Il ne le cherchait pas. Ses hôtes ne parlaient ni de blé, ni de foin, ni de goudron de bouleau, mais de quelque chose qui ne se rapportait pas directement à sa vie ; il en était heureux et voulait qu’ils continuassent.
– Tout de même, dit Boûrkine, se levant, il est temps d’aller se coucher. Permettez-moi de vous souhaiter une bonne nuit.
Aliôkhine leur dit adieu et descendit chez lui. Ses hôtes restèrent en haut dans une grande chambre où il y avait deux vieux lits de bois, à ornements ciselés, et, dans le coin de droite, un crucifix en ivoire. Les lits larges et frais qu’avait préparés la belle Pélaguèia sentaient agréablement le linge propre.
Ivane Ivânytch se déshabilla sans dire mot et se coucha.
– Seigneur, fit-il en se couvrant la tête, pardonne-nous, pécheurs que nous sommes !
Sa pipe, posée sur la table, sentait fortement le bois brûlé, et Boûrkine ne s’endormit pas de longtemps, ne pouvant pas comprendre d’où venait cette désagréable odeur.
La pluie battit les fenêtres toute la nuit.
1898.
DE L’AMOUR
Le lendemain, au déjeuner, on servit d’excellents pâtés, des écrevisses et des côtelettes de mouton, et, tandis que l’on mangeait, le cuisinier vint s’informer de ce que l’on désirait pour le dîner. C’était un homme de taille moyenne, à la figure bouffie, rosée, avec de petits yeux, et il semblait que ses moustaches fussent épilées et non rasées.
Aliôkhine raconta que la belle Pélaguèia était amoureuse de ce cuisinier, mais que, comme il était ivrogne et violent, elle ne voulait pas se marier, acceptant seulement d’être sa maîtresse. Mais le cuisinier était très pieux et ses principes ne lui permettaient pas de vivre ainsi. Il exigeait que Pélaguèia l’épousât et ne souhaitait pas autre chose. Toutefois, quand il était ivre, il l’invectivait et même la battait. Alors elle se cachait dans les combles en sanglotant, et, pour pouvoir la défendre au besoin, ni Aliôkhine, ni les domestiques ne sortaient de la maison.
On se mit à parler d’amour.
– Comment se forme l’amour, dit Aliôkhine, pourquoi Pélaguèia n’aime-t-elle pas quelqu’un de mieux assorti à elle au moral et au physique, et pourquoi aime-t-elle justement Nikanor, cette « trogne » – que tous appellent précisément ainsi, – et à quel point importent en amour les considérations du bonheur personnel : tout cela est inconnu et l’on peut, sur ces questions, discuter à perte de vue. Il n’a été dit jusqu’à présent sur l’amour qu’une seule vérité indiscutable : à savoir que « ce mystère est grand ». Tout le reste, que l’on ait dit et écrit, n’est pas une solution, mais le simple énoncé de problèmes non encore résolus. L’explication qui semble convenir pour un cas ne vaut rien pour dix autres, et le mieux est, à mon sens, d’expliquer chaque espèce particulière sans chercher à généraliser. Il faut, comme disent les médecins, « individualiser chaque cas ».
– Absolument exact, reconnut Boûrkine.
– Nous, les Russes comme il faut, nous avons la passion de ces questions qui ne comportent pas de solution… On poétise d’habitude l’amour et on l’agrémente de roses, de rossignols. Les Russes agrémentent le leur de ces questions fatales, et encore choisissent-ils les moins intéressantes. À Moscou, quand j’étais étudiant, j’avais pour amie une gentille dame qui, chaque fois que je la tenais dans mes bras, songeait à ce que je pourrais bien lui donner ce mois-ci, et à quel prix était la livre de viande. Ainsi, quand nous aimons, nous ne cessons pas de nous poser des questions : Est-ce honnête ou malhonnête ? spirituel ou bête ? à quoi mènera cet amour ? et ainsi de suite. Que ce soit bien ou mal, je l’ignore, mais que cela gâte tout, ne donne pas de satisfaction et irrite, – cela je le sais.
Il sembla qu’il voulût raconter quelque chose. Les gens, qui habitent seuls ont toujours sur l’âme quelque chose qu’ils sont prêts à raconter volontiers. En ville, les célibataires vont aux bains et aux restaurants uniquement pour parler, et ils racontent parfois aux garçons des histoires très intéressantes. À la campagne, ils épanchent ordinairement leur âme à leurs hôtes.
On voyait par les fenêtres le ciel gris et les arbres trempés de pluie. On ne pouvait, par un temps pareil, songer à aller où que ce fût. Il ne restait qu’à raconter et à écouter.
– J’habite Sôphiino et en dirige l’exploitation depuis longtemps déjà, commença Aliôkhine, depuis ma sortie de l’Université. Je suis par éducation un paresseux aux mains blanches et par inclination, un homme d’étude. Mais lorsque j’arrivai ici, ma terre était grevée d’une forte hypothèque, et, comme mon père s’était endetté par suite surtout des grosses dépenses faites pour mon instruction, je décidai de ne pas abandonner la partie et de travailler tant que je n’aurais pas payé cette dette. Je m’y résolus et me mis au travail non sans, je dois l’avouer, une certaine répugnance. La terre, ici, rapporte peu, et, pour que la culture ne laisse pas de déficit, il faut utiliser le labeur d’ouvriers serfs, ou loués, ce qui est à peu près la même chose. Ou bien il faut conduire son exploitation à la manière paysanne, autrement dit travailler soi-même aux champs avec toute sa famille. Il n’y a pas de milieu.