Выбрать главу

Une femme qui n’avait pas de soucis, dit un proverbe, s’acheta un porc. Les Louganôvitch, qui n’avaient pas de soucis, lièrent amitié avec moi. Si je venais rarement en ville, c’était infailliblement que j’étais malade ou qu’il m’était arrivé, quelque chose. Et tous deux s’inquiétaient beaucoup. Ils s’inquiétaient de ce que, homme instruit, sachant des langues, je vécusse à la campagne, tournant comme un écureuil dans sa tournette, travaillant sans cesse, et toujours sans le sou, au lieu de m’occuper de littérature ou de sciences. Il leur semblait que je souffrais, et que, si je parlais, riais ou mangeais, ce n’était que pour dissimuler mes souffrances. Même à mes bons moments, quand j’étais gai, je sentais sur moi leurs regards scrutateurs. Ils étaient particulièrement touchants lorsqu’en effet j’avais des difficultés, lorsque quelque créancier me talonnait ou qu’il me manquait de l’argent pour un terme. Tous deux alors chuchotaient dans l’embrasure de la fenêtre, puis Louganôvitch s’approchait de moi et me disait d’un air grave :

– Si en ce moment vous avez besoin d’argent, Pâvel Konstanntînovitch, ma femme et moi, nous vous prions de nous le dire sans vous gêner.

Ses oreilles rougissaient, tant il était ému. Il arrivait aussi qu’après avoir chuchoté près de la fenêtre, il s’approchait de moi, rougissant, et me disait :

– Nous vous prions instamment, ma femme et moi, d’accepter ce cadeau.

Et il me présentait des boutons de manchette, un porte-cigarette ou une lampe. En retour, je lui envoyais de la campagne du gibier, du beurre ou des fleurs. Il convient de dire en passant qu’ils étaient riches. Les premières années, j’empruntais souvent. Je n’avais guère le choix et prenais où que ce fût, mais pour rien au monde je n’eusse emprunté aux Louganôvitch. Mais à quoi bon parler de cela ?

J’étais malheureux. Chez moi, aux champs, dans les granges, partout, je pensais à elle et tâchais de pénétrer le mystère d’une femme jeune, belle, intelligente, mariée à un homme peu intéressant, beaucoup plus âgé qu’elle (il avait plus de quarante ans) et qui avait de lui des enfants. Et je tâchais de comprendre le problème de cet homme sans intérêt, bonne pâte, simplet, raisonnant avec un si ennuyeux bon sens, qui, aux bals et aux soirées, restait avec les gens sérieux, indolent, inutile, l’expression humble et indifférente, comme si on l’eût emmené pour vendre quelque chose, et qui croyait cependant à son droit d’être heureux, d’avoir de cette femme des enfants, et je tâchais sans cesse de comprendre pourquoi c’était justement lui qui l’avait rencontrée, lui, et pas moi, et pourquoi il avait fallu que se produisît dans notre existence une si terrible méprise.

En venant en ville je voyais chaque fois, à ses yeux, qu’elle m’attendait, et elle m’avouait elle-même que dès le matin un sentiment particulier lui disait que je viendrais. Nous causions longtemps ou nous nous taisions, mais nous ne nous avouions pas notre amour ; nous nous le cachions timidement, jalousement. Nous redoutions tout ce qui pouvait nous révéler notre secret.

J’aimais tendrement, profondément, mais je délibérais. Je me demandais où pourrait mener notre amour au cas où nous n’aurions pas la force de lutter avec lui. Il me semblait incroyable que cet amour calme, mélancolique, qui était le mien, pût soudain rompre brutalement le cours heureux de la vie de son mari, de ses enfants, de toute cette maison où l’on m’aimait et où l’on avait tant de confiance en moi. Eût-ce été honnête ? Elle m’eût suivi ; mais où ? Où pourrais-je l’emmener ? Ah ! si j’avais eu une vie belle, intéressante, si j’eusse, par exemple, lutté pour la liberté de mon pays, ou si j’eusse été un artiste célèbre, un savant, un peintre ! Mais la tirer d’une vie ordinaire, quotidienne, pour l’introduire dans une autre vie pareille ou plus ordinaire encore !… Combien aurait duré notre bonheur ? Que serait-il advenu d’elle si je fusse tombé malade, fusse mort, ou si simplement notre amour eût cessé ?…

Elle aussi, semblait-il, délibérait de même. Elle pensait à son mari, à ses enfants, à sa mère qui aimait son gendre comme un fils. Elle aurait dû, pour céder à son sentiment, ou mentir ou tout avouer, et, dans sa situation, l’un ou l’autre eût été désastreux. Une autre question aussi la tourmentait : son amour me porterait-il chance ? Ne compliquerait-il pas, par de nombreux malheurs, ma vie, déjà difficile ? Il lui semblait qu’elle n’était plus assez jeune pour moi, pas assez travailleuse pour commencer une vie nouvelle ; et elle disait souvent à son mari qu’il fallait me marier avec une jeune fille de mérite, intelligente, qui fût une bonne aide, entendue aux choses des champs ; mais elle ajoutait aussitôt que l’on trouverait difficilement dans toute la ville une jeune fille pareille.

Entre temps, les années passaient. Ânna Alexèiévna avait déjà deux enfants. Lorsque je venais chez elle, les domestiques souriaient aimablement ; les enfants criaient que l’oncle Pâvel Konstanntînovitch était là, et ils me sautaient au cou ; tous se réjouissaient. On ne comprenait pas ce qui se passait en moi, et l’on croyait que je me réjouissais aussi. Chacun me regardait comme une nature noble ; grands et petits en ressentaient une impression qui donnait à nos relations un charme spécial, comme si ma présence embellissait leur vie et la rendait plus pure.

Nous allions au théâtre, Ânna Alexèiévna et moi, toujours à pied. En nos fauteuils, nos épaules se touchaient. Je prenais sans dire mot la jumelle de ses mains, et, à ce moment-là, je la sentais proche de moi, mienne, je sentais que nous ne pouvions vivre séparés. Mais par un absurde quiproquo, nous nous disions au revoir en sortant du théâtre, et nous nous séparions comme des étrangers. On racontait déjà de nous, en ville, on ne sait quoi, et, dans tout ce que l’on disait, il n’y avait pas un mot de vrai.

Ânna Alexèiévna se mit, les dernières années, à aller souvent chez sa mère ou chez sa sœur. À la conscience d’une vie incomplète, gâchée, elle avait des moments de mauvaise humeur pendant lesquels elle ne voulait voir ni son mari, ni ses enfants.

Elle se soignait même pour une maladie de nerfs. Nous continuions à nous taire et elle éprouvait contre moi, devant les étrangers, une irritation étrange. De quoi que je parlasse, elle n’était jamais d’accord avec moi. Lorsque je discutais, elle prenait parti pour mon adversaire. Si je laissais tomber un objet, elle disait froidement :

– Je vous félicite.

Si, allant au théâtre avec elle, j’oubliais de prendre la jumelle, elle disait :

– Je savais que vous l’oublieriez.

Il n’est, par bonheur ou par malheur, dans notre vie rien qui ne finisse tôt ou tard. Le temps de la séparation arriva : Louganôvitch fut nommé président dans un des gouvernements voisins de la Pologne. Il fallut vendre mobilier, chevaux, maison de campagne. Lorsque, après nous être rendus une dernière fois à ce logis, nous en regardions, en revenant, le jardin et le toit vert, nous étions tous tristes, et je sentais que le temps était arrivé de dire adieu non pas à la seule maison de campagne. Il fut décidé que nous accompagnerions à la gare, à la fin d’août, Ânna Alexèiévna, que les médecins envoyaient en Crimée. Peu après, Louganôvitch partirait avec ses enfants pour son gouvernement de l’Ouest.

Nous fûmes nombreux à saluer à la gare Ânna Alexèiévna. Lorsqu’elle eut fait ses adieux à son mari et aux enfants, comme, avant le troisième coup de cloche, il restait un instant, j’accourus dans son compartiment pour y déposer un de ses colis qu’elle avait failli oublier ; et il fallut nous dire adieu.