Quand nos regards se rencontrèrent, la force morale nous abandonna tous les deux. Je l’enlaçai. Elle appuya sa figure sur ma poitrine et les pleurs coulèrent de ses yeux. Baisant sa face, ses épaules, ses mains humides de larmes, – oh ! que nous étions malheureux ! – je lui avouai mon amour et je sentis avec une brûlante douleur au cœur, combien était vain, banal et faux ce qui nous avait empêchés de nous aimer. Je compris que, lorsqu’on aime, il faut s’élever, dans sa façon de raisonner, plus haut que les notions de bonheur ou de malheur, de vice ou de vertu, prises en leur signification courante, ou qu’il ne faut pas raisonner du tout.
Je l’embrassai une dernière fois, lui serrai la main et nous nous séparâmes, pour toujours. Le train roulait déjà. Je m’assis dans le compartiment voisin qui était vide, et y restai à pleurer jusqu’à la première station. Puis je rentrai à pied à Sôphiino.
Pendant le récit d’Aliôkhine, la pluie avait cessé et le soleil s’était montré ; Boûrkine et Ivane Ivânytch sortirent sur le balcon d’où il y avait une vue magnifique sur le jardin et l’écluse, qui brillait maintenant comme un miroir. Les deux hommes, en admirant le coup d’œil, déploraient que cet homme aux yeux intelligents et bons, qui venait de leur parler avec tant de sincérité, tournât en effet ici, dans cette vaste propriété, comme un écureuil dans une tournette, et qu’il ne s’occupât pas de science ou de quelque autre chose qui eût rendu sa vie plus agréable. Ils songeaient combien devaient être douloureux les traits de la jeune femme quand il lui faisait ses adieux et baisait son visage et ses épaules. L’un et l’autre avaient rencontré en ville Ânna Alexèiévna. Boûrkine la connaissait même et la trouvait belle.
1898.
L’ÉVÊQUE[47]
I
La veille du jour des Rameaux, il y eut complies au monastère Staro-Pétrôvski. Lorsqu’on distribua les branchettes, il était déjà près de dix heures. Les lumières baissaient, les mèches charbonnaient ; tout semblait dans la buée. La foule, dans la pénombre de l’église, ondait comme la mer, et il paraissait à Mgr Pierre, déjà mal portant depuis deux ou trois jours, que tous les visages, jeunes ou vieux, masculins ou féminins, se ressemblaient. Tous ceux qui venaient de recevoir un rameau avaient aux yeux une même expression. À cause de la buée, on ne voyait pas la porte ; la foule oscillait toujours et il semblait qu’elle ne finissait pas et ne finirait jamais de s’écouler. Un chœur de femmes chantait ; une nonne lisait le Canon.
Qu’il faisait chaud, étouffant ! Que l’office avait été long ! Mgr Pierre était las. Sa respiration était haletante, courte, sèche. Ses épaules lui faisaient mal, ses jambes tremblaient. Et il ressentait de l’énervement de ce qu’un simple d’esprit criât parfois dans la tribune.
Et soudain, comme en songe, ou dans le délire, il sembla à Sa Grandeur que, parmi la foule, sa mère, Mâria Timofèiévna, qu’il n’avait pas vue depuis neuf ans déjà, s’était approchée de lui, – ou bien c’était une femme ressemblant à sa mère, qui, après avoir reçu de lui un rameau, s’éloigna et le regarda joyeusement, avec un sourire bon et heureux, tant qu’elle n’eut pas disparu dans le remous. Et, on ne sait pourquoi, des larmes coulèrent sur le visage de Sa Grandeur. Son âme était calme, tout allait à souhait, mais son regard restait fixé, dans le chœur à gauche, à l’endroit où l’on lisait le Canon et où l’on ne pouvait plus, dans la buée, distinguer personne ; et il pleurait. Des larmes brillaient sur ses traits, sur sa barbe. Quelqu’un, non loin de lui, se mit à pleurer aussi, puis quelqu’un plus loin, et encore quelqu’un ; encore quelqu’un. Et, peu à peu, l’église s’emplit de douces larmes. Ensuite, au bout de cinq à six minutes, la maîtrise des nonnes chanta, et on cessa de pleurer. Tout redevint comme avant.
L’office prit bientôt fin. Tandis que l’archevêque montait en carrosse pour rentrer chez lui, le carillon joyeux des cloches, lourdes et de grand prix, se répandit dans tout le jardin du couvent, éclairé par la lune. Les blanches murailles, les croix blanches des tombes, les bouleaux blancs, les ombres noires et la lune lointaine dans le ciel, qui se trouvait juste au-dessus du monastère, semblaient vivre maintenant une vie particulière, incompréhensible, mais proche de l’âme humaine. C’était le commencement d’avril, et, après une tiède journée de printemps, il faisait un peu froid. Il avait un peu gelé, mais dans l’air doux on sentait un souffle de printemps.
La route menant en ville passait dans le sable ; il fallait aller au pas. Et des deux côtés de la voiture, sous le clair de lune paisible, des fidèles cheminaient. Recueillis, tous se taisaient. Tout, alentour, était accueillant, renouvelé, si intime, – tout : les arbres, le ciel, et même la lune, – tout était si intime que l’on voulait penser qu’il en serait toujours ainsi. Le carrosse, entrant enfin en ville, roula dans la rue principale. Les boutiques étaient déjà fermées ; chez Iérâkine seulement, le marchand millionnaire, on essayait l’éclairage électrique qui sautait fortement. Il y avait foule alentour. Ce furent ensuite, l’une après l’autre, les rues larges et sombres, désertes, puis hors de la ville, la chaussée faite par l’Assemblée provinciale et les champs. Il arriva une odeur de sapins, et, tout à coup, surgit un mur blanc, crénelé. Derrière lui, un haut clocher, tout inondé de lumière, et auprès, cinq larges coupoles dorées, brillantes. C’était le monastère de Saint-Pancrace où habitait Mgr Pierre. Là aussi on voyait, haute au-dessus du couvent, la lune, calme et pensive.
Le carrosse, broyant le sable, franchit le portail ; de-ci, de-là, apparurent, dans le clair de lune, quelques noires silhouettes de moines. On entendait des pas sur les dalles de pierre…
– Votre Grandeur, dit un frère servant, comme l’évêque entrait chez lui, madame votre maman est arrivée en votre absence.
– Ma chère maman ! Quand est-elle arrivée ?
– Avant complies. Elle a demandé où vous étiez et s’est fait conduire ensuite au couvent des femmes.
– C’est donc bien elle que j’avais vue tout à l’heure à l’église ! Oh ! Seigneur !
Et l’évêque se mit à rire de joie.
– Madame votre maman a ordonné de dire à Votre Grandeur qu’elle viendrait demain. Elle avait avec elle une fillette, sans doute sa petite-fille. Elle est descendue à l’auberge d’Ovsiânnikov.
– Quelle heure est-il ?
– Onze heures passées.
– Ah ! quel dommage !
L’évêque resta quelques minutes assis dans le salon, hésitant, et semblant douter qu’il fût déjà si tard. Ses bras et ses jambes étaient rompus, sa nuque était lourde. Il avait chaud et se sentait mal à l’aise. Après avoir un peu soufflé, il se rendit dans sa chambre et y resta également quelques instants assis, songeant toujours à sa mère. On entendait s’éloigner le servant, et, dans la chambre voisine, ronfler le moine Sissoï. L’horloge du monastère sonna un quart.
L’évêque se dévêtit et se mit, avant de s’endormir, à lire les prières du soir. Il lisait attentivement ces vieilles prières qu’il connaissait depuis si longtemps, et songeait à sa mère.
Elle avait neuf enfants et près de quarante petits-enfants. Jadis elle habitait avec son mari, qui était diacre, dans un pauvre village. Elle y vécut très longtemps, de sa dix-septième à sa soixantième année. L’évêque se souvenait d’elle dès sa plus tendre enfance, dès l’âge de trois ans. Et comme il l’aimait !… Bonne, chère, inoubliable enfance ! Pourquoi le temps enfui pour toujours, à jamais, pourquoi semble-t-il plus radieux, plus féerique, plus magnifique qu’il ne fût en réalité ? Lorsque, dans son enfance et dans sa jeunesse il était malade, combien tendre et délicate était sa mère ! Et les prières de l’évêque se mêlaient maintenant à ses souvenirs qui se ranimaient de plus en plus comme une flamme, et ses prières ne l’empêchaient pas de penser à sa mère.