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Quand il eut fini de prier, il acheva de se déshabiller et se coucha. Et dès qu’il eut éteint, il vit son père défunt, sa mère, son village natal : Lièssopôlié…

Il entendit le grincement des roues, le bêlement des moutons, le carillon des cloches par les clairs matins d’été, et les tsiganes, mendiant aux fenêtres. Qu’il était doux de songer à tout cela ! Il se souvint du curé de Lièssopôlié, le P. Siméon, doux, calme et bon. Le P. Siméon était petit et maigre, mais son fils, qui entra lui aussi au séminaire, était de grande taille, et parlait d’une grosse voix rude. Une fois, le fils du P. Siméon se fâcha contre la cuisinière et lui dit : « Ah ! l’ânesse de Iégoudul ! » Le prêtre, qui avait entendu, ne dit mot, se sentant heureux parce qu’il ne pouvait pas se rappeler en quel endroit des Saintes Écritures il est parlé de cette ânesse. Le P. Damiane, qui buvait beaucoup, « jusqu’à en voir le serpent vert », lui succéda à Lièssopôlié. On l’avait surnommé Damiane-Qui-Voit-Le-Serpent. L’instituteur de Lièssopôlié était un ancien séminariste, Matvéï Nicolàitch, homme pas bête et bon, mais ivrogne lui aussi. Il ne battait jamais les élèves mais il y avait chez lui un paquet de verges de bouleau, suspendu au mur, et, au-dessous, une inscription macaronique tout à fait abracadabrante : betula kinderbalsamica secuta. Il avait un chien noir, frisé, qu’il appelait Syntaxis.

Et Monseigneur se mit à rire.

À huit verstes de Lièssopôlié se trouve le village d’Obnîno qui possède une image miraculeuse. En été, on la portait en procession dans les hameaux voisins, et, toute la journée, on carillonnait tantôt dans un village, tantôt dans l’autre. Il semblait à Sa Grandeur – que l’on appelait alors Pavloûcha[48] – que la joie frémissait dans l’air. Il marchait nu-pieds, nu-tête, derrière l’Image, avec une foi naïve, un naïf sourire, infiniment heureux. À Obnîno, il s’en souvenait maintenant, il y avait toujours beaucoup de monde, et le prêtre du lieu, le père Alexéï, pour arriver à dire la messe, faisait lire à un neveu sourd qu’il avait, nommé Ilarione, les petits bouts de papier et les noms écrits sur les pains de consécration, portant ces mots : « pour les vivants » et « pour les morts ». Ilarione, pour les lire, recevait de temps à autre cinq ou dix copeks par messe, et ce n’est que lorsqu’il fut devenu chauve et gris, et que sa vie était déjà passée, qu’il lut un beau jour ces mots-là écrits sur un papier : « Mais tu es un sot, Ilarione ! »

Jusqu’à quinze ans au moins, Pavloûcha n’était pas développé et travaillait si mal qu’on voulut même le retirer de l’école du diocèse et le mettre dans une boutique. Une fois, venu au bureau de poste d’Obnîno pour y chercher des lettres, il regarda longtemps le receveur et lui demanda :

– Permettez-moi de savoir combien vous gagnez ? Êtes-vous payé à la journée ou au mois ?

Monseigneur se signa et se retourna dans son lit pour ne plus penser et dormir.

– Ma mère est arrivée… se souvenait-il en riant…

La lune surgit à la fenêtre, éclairant le parquet, semé d’ombres. Un grillon grésillait. Derrière le mur, le P. Sissoï ronflait, et l’on sentait, dans ce ronflement de vieillard, quelque chose de solitaire, d’abandonné et comme de nomade. Sissoï avait jadis été économe de l’évêque du diocèse et, maintenant, on l’appelait « le ci-devant Père économe ». Il a soixante-dix ans et habite à seize verstes du couvent ; il demeure aussi en ville. Il était arrivé, il y avait trois jours, au couvent de Saint-Pancrace, et Monseigneur l’avait gardé près de lui pour parler, à ses moments perdus, des affaires et des coutumes du couvent.

À une heure et demie les matines sonnèrent. On entendit le P. Sissoï tourner, grommeler quelque chose, puis se lever et marcher pieds nus dans les chambres.

– Père Sissoï ! appela Monseigneur.

Sissoï entra chez lui et, peu après, apparut, déjà botté, une bougie à la main. Il avait passé sa soutane sur sa chemise et était coiffé d’une vieille calotte usée.

– Je n’arrive pas à m’endormir, dit Monseigneur en se soulevant sur son lit ; je dois être malade. Et je ne sais pas ce que c’est : j’ai la fièvre !

– Vous avez dû prendre froid, Monseigneur. Il faudrait vous graisser avec du suif.

Sissoï, resté un peu debout, fit un bâillement et dit : « Oh ! Seigneur, pardonnez-moi, pauvre pécheur ! »

– On a allumé aujourd’hui l’électricité chez Iérâkine, fit-il. Cela ne me revient pas !

Le P. Sissoï était vieux, maigre, voûté, toujours mécontent de quelque chose. Ses yeux étaient méchants, bombés comme ceux d’une écrevisse.

– Cela ne me revient pas ! répéta-t-il en s’en allant, ça ne me revient pas ! Que le Bon Dieu les bénisse !

II

Le jour des Rameaux, Sa Grandeur, ayant dit la messe à la cathédrale, se rendit ensuite chez l’évêque diocésain, chez une très vieille générale malade, et rentra enfin chez lui. Passé une heure dînaient chez lui de chères convives : sa mère et sa nièce Kâtia, fillette de huit ans.

Tout le temps du repas, un gai soleil printanier regardait aux fenêtres, luisant joyeusement sur la nappe et dans les cheveux roux de Kâtia. À travers les doubles châssis des fenêtres on entendait les corneilles glapir et les sansonnets chanter dans le jardin.

– Neuf ans déjà depuis que nous ne nous sommes vus ! disait sa mère. Aussi, hier, comme je vous ai regardé au couvent. Seigneur ! Vous n’êtes pas changé d’une ligne. Vous avez seulement un peu maigri et votre barbe est un peu plus longue. Reine des Cieux, Mère protectrice ! Hier, à complies, on n’y pouvait tenir. Tout le monde pleurait. Moi aussi, en vous regardant, j’ai pleuré. Pourquoi ? je ne le sais pas moi-même. Sa Sainte Volonté soit faite !

Malgré le ton de caresse avec lequel elle parlait, on voyait qu’elle se gênait, comme ne sachant pas s’il fallait tutoyer son fils ou lui dire vous, rire ou ne pas rire, et se sentant davantage la femme d’un diacre que la mère d’un évêque. Kâtia regardait son oncle, sans ciller, comme si elle voulait deviner quel homme c’était. Ses cheveux se dressaient derrière son peigne et son ruban de velours, comme une auréole. Elle avait le nez retroussé, des yeux rusés. En se mettant à table, elle avait cassé un verre, et, à présent, sa grand’mère, en causant, éloignait d’elle tantôt son verre, tantôt un verre à pied. Monseigneur écoutait sa mère et se rappelait que, il y avait bien des années de cela, elle l’emmenait avec ses frères et ses sœurs chez des parents qu’elle considérait comme riches. Alors elle partait en courses pour ses enfants, et, à présent, c’était pour ses petits-enfants. C’est pour cela qu’elle lui avait amené Kâtia…

– Votre sœur Vârénnka, lui racontait-elle, a quatre enfants ; Kâtia, que voici, est l’aînée et, Dieu sait comment, mon gendre, le P. Ivane, est tombé malade et est mort trois jours avant l’Assomption. Ma Vârénnka n’a plus maintenant qu’à aller mendier.

– Et Nicanor ? demanda Monseigneur, parlant de son frère aîné.

– Il va bien, grâce à Dieu. Bien que sa cure ne rapporte guère, il faut en remercier Dieu : il peut vivre. Seulement voilà : son fils Nicolâcha n’a pas voulu rester dans le clergé ; il est entré à l’Université pour être médecin. Il croit que cela vaudra mieux, et qui sait ?… Sa Sainte Volonté soit faite !