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– Nicolâcha découpe les morts, dit Kâtia.

Et elle renversa de l’eau sur ses genoux.

– Tiens-toi tranquille, petite, remarqua placidement la grand’mère, en lui enlevant son verre. Mange en priant.

– Depuis combien de temps nous ne nous étions pas vus !… fit Monseigneur, caressant tendrement l’épaule et la main de sa mère. Loin de vous, ma mère, je me suis beaucoup ennuyé à l’étranger.

– Vous êtes bien bon.

– Assis, le soir, près de ma fenêtre ouverte, tout seul, tandis que la musique jouait, il m’arrivait d’être pris du mal du pays ; il me semblait que j’aurais tout donné pour rentrer et vous revoir…

La mère sourit, rayonna, mais sa mine redevint tout de suite sérieuse, et elle dit :

– Vous êtes bien bon.

L’humeur de l’évêque changea tout d’un coup. Il regardait sa mère, ne comprenant pas d’où lui venait cette expression et ce ton respectueux et timide. Pourquoi cela ? Il ne la reconnaissait plus. Il se sentait ennuyé et triste. Comme la veille, il avait mal de tête ; il ressentait une forte douleur dans les jambes, et le poisson lui semblait fade, pas bon. Il avait continuellement soif.

Il vint, après-dîner, deux riches dames, propriétaires, qui restèrent une heure et demie, ne disant rien, la figure figée. L’archimandrite du monastère vint pour affaires ; il était un peu sourd et taciturne. On se mit alors à sonner les vêpres ; le soleil déclina derrière la forêt, et la journée finit. Rentré de l’église, Monseigneur fit rapidement ses prières, se mit au lit et se couvrit chaudement.

Il se souvenait désagréablement du poisson qu’il avait mangé à dîner. Le clair de lune le gênait, et, ensuite, il entendit parler. Dans une pièce voisine, sans doute dans le salon, le P. Sissoï parlait politique :

– Les Japonais ont maintenant la guerre. Ils se battent. Les Japonais, petite mère, c’est la même chose que les Monténégrins, la même race. Ils ont été avec eux sous le joug turc…

On entendit ensuite la voix de Maria Timofèiévna :

– Alors, après avoir prié Dieu, après avoir bu le thé, nous allâmes chez le P. Iégor, à Novokhâtnoé. C’est-à-dire…

À tout bout de champ elle disait « après avoir bu le thé », et c’était comme si, toute sa vie, elle n’eût fait que prendre du thé. Monseigneur se souvenait lentement, vaguement, du séminaire et de l’Académie ecclésiastique. Il avait été trois années durant professeur de grec au séminaire et ne pouvait déjà plus, alors, lire un livre sans lunettes. Ensuite, il se fit moine et fut nommé inspecteur. Ensuite, il écrivit sa thèse. À trente-deux ans, on le nomma recteur du séminaire et on le sacra archimandrite. Que la vie alors était facile, agréable. Elle lui semblait longue, longue… On n’en voyait pas la fin. C’est alors aussi qu’il fut malade ; il maigrit beaucoup et devint presque aveugle. Sur le conseil des médecins, il dut tout abandonner et se rendre à l’étranger.

– Et quoi ensuite ? demanda Sissoï dans la chambre voisine.

– Ensuite, répondit Maria Timofèiévna, on but le thé…

– Mon Père, dit tout à coup Kâtia, étonnée et riant, vous avez la barbe verte.

Monseigneur se rappela que la barbe grise du P. Sissoï avait, en effet, un reflet vert, et il se mit à rire.

– Seigneur, mon Dieu, dit le P. Sissoï d’une voix forte, quelle malédiction cette enfant ! Comme tu es gâtée ! Tiens-toi tranquille !

Monseigneur se souvint de l’église neuve, toute blanche, où il officiait à l’étranger. Il se souvint du bruit de la mer tiède. Son appartement se composait de cinq chambres, hautes et claires. Il avait dans son cabinet un bureau neuf et une bibliothèque. Il lisait beaucoup et écrivait. Il se rappela combien souvent il avait le mal du pays. Chaque jour, sous ses fenêtres, une pauvre aveugle chantait une chanson d’amour en jouant de la guitare, et, en l’écoutant, l’évêque songeait toujours au passé. Huit ans s’écoulèrent ainsi et on le rappela en Russie.

Et maintenant, il est évêque suffragant. Tout le reste s’est enfui quelque part au loin, dans la buée, comme si c’était un rêve…

Le P. Sissoï, tenant une bougie, entra dans la chambre.

– Ah ! bah ! Monseigneur, s’étonna-t-il, vous êtes déjà couché ?

– Qu’y a-t-il ?

– Mais il est encore de bonne heure, dix heures et même pas !… J’ai acheté aujourd’hui une chandelle. J’aurais voulu vous graisser avec du suif.

– J’ai la fièvre, dit l’évêque, s’asseyant dans son lit. Il faudrait, en effet, faire quelque chose ; ma tête ne va pas.

Sissoï, lui enlevant sa chemise, se mit à lui enduire de suif la poitrine et le dos.

– Ah ! voilà… comme ça… disait-il, Seigneur Jésus-Christ !… Comme ça !… J’ai été aujourd’hui en ville, chez l’autre… comment s’appelle-t-il… l’archiprêtre Sidônnski… et j’ai pris le thé avec lui… Il ne me revient pas, Seigneur Jésus-Christ !… Comme ça… Voilà… Il ne me revient pas !

III

L’évêque titulaire, vieux et très gros, avait des rhumatismes ou de la goutte, et ne se levait plus depuis un mois. Mgr Pierre allait le voir presque chaque jour et donnait audience à sa place. Maintenant qu’il était mal portant, le vide et la mesquinerie de tout ce que les gens sollicitaient, de tout ce qui faisait pleurer, le frappait. Le manque de développement, la timidité d’esprit l’irritaient, et toute cette inanité, ces petitesses l’accablaient de leur profusion. Et il lui semblait comprendre maintenant l’évêque diocésain, qui, jadis, dans sa jeunesse, avait écrit un Traité du libre arbitre. Il lui semblait qu’il n’était plus lui-même que minuties, il avait tout oublié et ne pensait plus à Dieu. À l’étranger, Monseigneur s’était sans doute désaccoutumé de la vie russe ; elle lui pesait. Le peuple lui semblait grossier, les solliciteuses ennuyeuses et bêtes, les séminaristes et leurs maîtres incultes, parfois bizarres. Et les correspondances qui arrivaient et partaient se comptaient par milliers ! Et quelles correspondances ! Les doyens de tout le diocèse mettaient comme notes de conduite aux prêtres, jeunes et vieux, – et aussi à leur femme et à leurs enfants, – des quatre, des cinq et même des trois ; et il fallait parler de tout cela, lire et écrire à ce sujet des lettres sérieuses ; on n’a positivement pas une minute libre ; tout le jour l’âme trépide ; et Mgr Pierre ne s’apaisait que quand il était à l’église.

Il n’avait jamais pu s’habituer à la crainte qu’il inspirait malgré lui aux gens, si doux et si discret que fût son caractère. Tous les habitants de ce Gouvernement lui semblaient, quand il les observait, petits, effarés, embarrassés ; tous, devant lui, s’intimidaient, même les vieux archiprêtres ; tous « s’écroulaient » à ses pieds, et, tout récemment, une quémandeuse, une vieille femme de prêtre de campagne, n’avait pas pu, tant elle avait peur, articuler un seul mot ; elle était partie sans lui avoir rien dit. Lui, qui, dans ses sermons, n’avait jamais osé malmener les gens, qui ne faisait jamais un reproche parce que cela le peinait, il s’emportait maintenant avec les visiteurs, se fâchait, et jetait à terre leurs suppliques. Depuis le temps qu’il était dans le pays, personne ne lui avait parlé sincèrement, simplement, humainement. Sa vieille mère, elle-même, n’était plus la même : pas du tout ! Pourquoi, on se le demande, parlait-elle sans discontinuer avec Sissoï, en riant beaucoup, et pourquoi, avec lui – son fils – était-elle sérieuse, se taisait-elle d’habitude et se gênait-elle ? – ce qui ne lui allait pas du tout. La seule personne qui fût à l’aise en sa présence et dît tout ce qu’il voulait dire, était le vieux Sissoï, qui s’était trouvé toute sa vie auprès des évêques et survivait à onze d’entre eux. C’est pour cela que Monseigneur se sentait bien avec lui, encore que, sans conteste, ce fût un homme difficile et quinteux.