On enterra Koûkine à Moscou le mardi, au cimetière de Vagânnkovo. Ôlénnka revint chez elle le lendemain et, aussitôt qu’elle fut rentrée, elle se jeta sur son lit et se mit à sangloter si fort qu’on l’entendait dans la rue et dans les cours voisines.
– Dou-douce ! disaient les voisines, en se signant ; c’est cette bonne âme d’Ôlga Sémiônovna ; la pauvre, comme elle se désole !
Trois mois après, Ôlénnka revenait un jour de la messe, triste, en grand deuil. Il se trouva qu’un de ses voisins, Vassîli Anndréiévitch Poustovâlov, gérant d’un des chantiers de bois du marchand Babakâiév, revenant aussi de l’église, fit route avec elle.
Il avait un chapeau de paille, un gilet blanc, avec une chaîne d’or, et il ressemblait plus à un propriétaire qu’à un marchand.
– Chaque chose a son temps, Ôlga Sémiônovna, dit-il posément à Ôlénnka, d’un ton de condoléance. Lorsque l’un des nôtres meurt, c’est la volonté de Dieu ; il faut y songer et supporter le coup avec soumission.
Ayant accompagné Ôlénnka jusqu’à la petite porte, il prit congé d’elle et continua sa route. Après cela, Dou-douce entendit toute la journée sa voix sérieuse, et, à peine fermait-elle les yeux, elle voyait sa barbe brune ; il lui avait beaucoup plu.
Et elle aussi, visiblement, avait fait impression sur lui, parce que, à quelque temps de là, une vieille dame qu’elle connaissait à peine vint prendre le café chez elle, et, dès qu’elle fut assise, se mit à parler de Poustovâlov, qui était un homme bien, sérieux, que toute femme aurait épousé volontiers.
Trois jours après, Poustovâlov lui-même vint faire visite. Il ne resta pas longtemps – dix minutes – parla peu, mais Ôlénnka se mit à l’aimer.
Et elle l’aima tant qu’elle n’en dormit pas de la nuit, brûlante comme si elle avait la fièvre.
Au matin, elle envoya chercher la vieille dame. On les fiança bientôt, puis vint la noce.
Poustovâlov et Ôlénnka s’étant mariés, vécurent bien. D’habitude il restait au chantier de bois jusqu’au dîner[38], ensuite Ôlénnka le remplaçait et elle restait jusqu’au soir au bureau, faisant des factures et livrant la marchandise.
– À présent, disait-elle aux acheteurs et à ses connaissances, le bois augmente chaque année de vingt pour cent. Voyez ; avant nous vendions du bois d’ici ; maintenant, Vâssitchka doit aller chaque année en acheter dans le gouvernement de Moguiliov. Et quels frais de transport, disait-elle, terrifiée, en se couvrant les deux joues. Quels tarifs !
Il lui semblait qu’elle faisait le commerce du bois depuis très longtemps et que, dans la vie, la chose la plus sérieuse et la plus nécessaire, c’est le bois. Elle trouvait quelque chose de familier, d’attendrissant dans les mots : poutre, rondin, planche, planchette, volige, flache, dosse.
La nuit, elle voyait en rêve des montagnes de planches et de voliges. Des files interminables de chariots transportaient le bois loin de la ville. Elle voyait tout un régiment de bûches de douze, de cinq archines, debout, venant faire la guerre au chantier de bois. Elle voyait les bûches, les poutres et les dosses se cogner, faisant un sourd bruit de bois sec. Tout tombait, se relevait, s’entassait l’un sur l’autre. Ôlénnka poussait un cri et Poustovâlov lui disait tendrement :
– Ôlénnka, qu’as-tu, ma douce ? Signe-toi !
Les idées de son mari étaient les siennes. Si Poustovâlov pensait qu’il faisait chaud dans la chambre ou que les affaires stagnaient, elle le pensait aussi. Son mari n’aimait aucune distraction et ne sortait jamais les jours de fête ; elle non plus.
– Vous êtes toujours chez vous ou au bureau, lui disaient ses connaissances ; vous devriez aller au théâtre, Dou-douce, ou au cirque.
– Nous n’avons pas le temps, Vâssitchka et moi, d’aller dans les théâtres, répondait-elle posément. Nous sommes des gens de travail ! nous n’avons pas de temps à donner aux bêtises. Qu’y a-t-il de bon à tous ces théâtres ?
Les samedis, Poustovâlov et elle allaient aux matines ; les jours de fête, à la première messe ; et, en revenant de l’église, ils marchaient côte à côte, la figure attendrie, tous deux sentant bon, et sa robe de soie bruissait agréablement. Chez eux, ils prenaient le thé, en mangeant du pain au lait et toutes sortes de confitures ; ensuite ils mangeaient du gâteau levé. Chaque jour, à leur porte dans la cour, et même dehors, cela sentait la bonne soupe à la betterave et le mouton rôti ou le canard. Et les jours maigres, cela sentait le poisson, si bien qu’on ne pouvait pas passer devant chez eux sans avoir envie de manger. Au bureau, le samovar bouillait toujours et l’on offrait aux acheteurs du thé avec des craquelins.
Une fois par semaine, les époux allaient à l’étuve et ils en revenaient côte à côte, tous deux rouges.
– Il n’y a rien à dire, nous vivons bien, Dieu merci ! disait Ôlénnka à ses connaissances. Que Dieu donne à chacun de vivre comme Vâssitchka et moi !
Quand Poustovâlov s’en allait au gouvernement de Moguiliov acheter du bois, elle s’ennuyait beaucoup. Et elle ne dormait pas la nuit et pleurait. Parfois, le soir, le vétérinaire militaire, Smirnine, jeune homme qui demeurait dans le pavillon de leur maison, venait la voir.
Il causait ou jouait aux cartes avec elle, et cela la distrayait. Les récits de la vie de famille de Smirnine étaient surtout intéressants. Il était marié et avait un fils, mais il avait quitté sa femme, qui l’avait trompé, et maintenant il la détestait et lui envoyait chaque mois quarante roubles pour l’entretien de son fils.
Et, en écoutant cela, Ôlénnka soupirait, secouait la tête et elle le plaignait.
– Allons, que Dieu vous assiste ! lui disait-elle en le raccompagnant jusqu’à l’escalier tenant une bougie. Merci d’être venu vous ennuyer avec moi. Que Dieu et la Reine des Cieux vous protègent !
Et elle s’exprimait toujours posément, raisonnablement, imitant son mari.
Quand le vétérinaire était déjà en bas, derrière la porte, elle lui criait :
– Savez-vous, Vladimir Platônytch, vous devriez vous réconcilier avec votre femme ! Vous devriez lui pardonner, ne fût-ce que pour votre fils !… Le petit garçon comprend assurément tout.
Et lorsque Poustovâlov revenait, elle lui parlait à mi-voix du vétérinaire et de sa malheureuse vie de famille. Tous les deux soupiraient, hochaient la tête et parlaient du petit garçon, qui, sans doute, s’ennuyait de ne pas voir son père.
Puis, par une étrange suite d’idées, tous deux s’agenouillaient devant les icônes, se prosternaient et priaient Dieu de leur envoyer des enfants.
Les Poustovâlov vécurent ainsi six ans, calmes et tranquilles, en amour et parfait accord. Mais, voilà que, une fois, en hiver, Vassîli Anndréïtch, ayant bu du thé chaud au chantier, sortit sans casquette pour livrer du bois ; il prit froid et tomba malade ; les meilleurs médecins le soignèrent, mais le mal eut le dessus : il mourut après avoir traîné quatre mois, et Ôlénnka redevint veuve.
– À qui me laisses-tu, mon chéri, sanglotait-elle après l’enterrement. Comment vais-je vivre maintenant sans toi, malheureuse et infortunée que je suis ? Braves gens, plaignez-moi, orpheline complète !
Elle portait une robe noire avec des pleureuses de crêpe et avait renoncé pour toujours à mettre un chapeau et des gants. Elle sortait rarement, rien que pour aller à l’église ou sur la tombe de son mari ; et elle vivait comme une nonne.
Ce ne fut qu’au bout de six mois qu’elle enleva les pleureuses et commença à ouvrir ses contrevents. On la voyait parfois maintenant aller au marché avec sa cuisinière ; mais comment vivait-elle, que faisait-on dans sa demeure ? On pouvait seulement le deviner.