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On le devinait par exemple parce qu’on l’avait vue avec le vétérinaire, prenant le thé dans son petit jardin, et il lui lisait le journal. Et encore on le devinait, parce que, ayant rencontré à la porte une de ses connaissances, Ôlénnka lui avait dit :

– Il n’y a pas en ville de contrôle vétérinaire régulier, aussi y a-t-il beaucoup de maladies. On entend dire sans cesse que le lait a rendu des gens malades ou qu’ils ont pris telle ou telle maladie aux vaches ou aux chevaux. Il faudrait, en somme, se préoccuper autant de la santé des animaux domestiques que de celle des gens.

Elle répétait les idées du vétérinaire et, maintenant, était de son avis en tout. Il était clair qu’elle ne pouvait pas vivre, même une année, sans attachement, et qu’elle avait trouvé son bonheur chez elle, dans le pavillon.

On aurait blâmé une autre femme, mais personne ne pouvait mal penser d’Ôlénnka : dans sa vie tout était si facile à comprendre ! Ni elle, ni le vétérinaire ne parlaient du changement survenu dans leurs relations, tâchant de le cacher ; mais cela ne réussissait pas parce qu’Ôlénnka ne pouvait pas avoir de secrets.

Lorsque des camarades du régiment de Smirnine venaient le voir, Ôlénnka, en leur versant le thé ou en servant le souper, se mettait à parler de la peste et de la phtisie bovines, des abattoirs municipaux ; et Smirnine se troublait beaucoup. Quand les visites étaient parties, il prenait Ôlénnka par la main et lui disait en colère, la voix sifflante :

– Je t’ai priée de ne pas parler de ce que tu ne comprends pas ! Lorsque nous causons entre vétérinaires, ne t’en mêle pas, je te prie. C’est ennuyeux à la fin !

Mais elle le regardait avec étonnement et lui demandait, inquiète :

– De quoi dois-je parler, Volôditchka[39] ?

Et elle l’embrassait, les larmes aux yeux, le suppliant de ne pas être fâché ! Et tous deux étaient heureux.

Néanmoins, leur bonheur ne dura pas longtemps. Le vétérinaire partit avec son régiment, et partit sans idée de retour parce qu’on avait transféré le régiment très loin, presque en Sibérie. Et Ôlénnka resta seule.

Elle était maintenant complètement seule. Son père était mort depuis longtemps déjà et son fauteuil traînait au grenier, couvert de poussière, avec un pied cassé. Ôlénnka maigrit, enlaidit, et ceux qui la rencontraient ne la regardaient plus comme avant et ne lui souriaient pas. Visiblement ses meilleures années étaient restées en arrière, étaient passées ; maintenant commençait une vie nouvelle, inconnue, à laquelle il vaut mieux ne pas penser.

Le soir, Ôlénnka restait sur l’avancée de sa porte et entendait la musique jouer à Tivoli et les fusées crépiter ; mais cela ne réveillait en elle aucune idée.

Indifférente, elle regardait sa cour déserte, ne pensait à rien, ne désirait rien, et, lorsque venait la nuit, elle allait se coucher et voyait en rêve sa cour vide. Elle buvait et mangeait comme par contrainte.

Mais, surtout, et c’était le pire, elle n’avait plus aucune opinion… Elle voyait des objets autour d’elle, comprenait tout ce qui se passait, mais elle ne pouvait se faire d’opinion sur rien et ne savait pas de quoi parler.

Et comme il est affreux de n’avoir pas d’opinion ! On voit par exemple une bouteille debout, la pluie tomber, un moujik passer dans une charrette ; mais quel sens tout cela a-t-il ? Impossible de le dire, même si on vous donnait mille roubles. Avec Koûkine, avec Poustovâlov, et ensuite avec le vétérinaire, Ôlénnka pouvait tout expliquer ; elle aurait dit son avis sur n’importe quoi. Maintenant, au sein de ses pensées et dans son âme, il y avait le même vide que dans la cour. Et c’était angoissant et amer comme si elle eût mangé de l’absinthe.

La ville, peu à peu, s’agrandissait de tous côtés ; le faubourg tzigane s’appelait maintenant rue des Tziganes, et là où avaient été le jardin Tivoli et les chantiers de bois, on avait construit des maisons, on avait ouvert des rues. Que le temps passe vite ! La maison d’Ôlénnka avait noirci ; le toit avait rouillé, le hangar penché. Toute la cour était envahie par les herbes et les orties grièches. Ôlénnka avait vieilli, enlaidi.

En été, elle restait sur son avant-porte, et son âme était, comme naguère, triste, vide, avec un arrière-goût d’absinthe. Et, en hiver, elle restait auprès de la fenêtre, et regardait la neige.

Qu’elle sentît le printemps, que le vent lui apportât le son des cloches de la cathédrale, les souvenirs de jadis l’envahissaient tout à coup. Son cœur se serrait délicieusement et des larmes abondantes coulaient de ses yeux. Mais cela ne durait qu’une minute. Et c’était à nouveau le vide et l’ignorance de ce pour quoi l’on vit.

La chatte noire, Bryska, se caressait à elle, ronronnait doucement, mais ces caresses n’émouvaient pas Ôlénnka. Quel besoin en avait-elle ? Il lui eût fallu un amour qui envahît tout son être, toute son âme, tout son esprit, qui lui donnât des idées, des opinions, une ligne de conduite, qui réchauffât son sang vieilli. Et elle rejetait Bryska du creux de sa robe et lui disait, ennuyée :

– Va-t’en, va-t’en !… Pas besoin de rester ici !

Et cela de jour en jour, d’année en année. Pas une joie, pas une opinion ; ce qu’avait dit Mâvra, la cuisinière, cela était bien.

Par une chaude journée de juillet, vers le soir, quand on ramenait par la rue le troupeau de vaches des habitants, et que toute la cour était remplie de nuages de poussière, quelqu’un frappa tout à coup à la petite porte. Ôlénnka alla ouvrir elle-même et, quand elle eût regardé, elle resta stupéfaite.

Devant la porte était le vétérinaire Smirnine, les cheveux déjà gris, en civil. Elle se ressouvint tout à coup du passé, ne put se retenir, fondit en larmes, lui appuya la tête sur la poitrine, sans dire un mot, et ne remarqua pas, dans sa forte émotion, comment ils entrèrent ensuite à la maison et se mirent à boire du thé.

– Mon chéri ! balbutiait-elle, tremblante de joie. Vladimir Platônytch, de quel pays Dieu vous ramène-t-il ?

– Je veux m’installer définitivement ici, raconta Smirnine. J’ai donné ma démission et viens tenter le bonheur en liberté ; je veux cesser de mener une vie nomade. D’ailleurs il est temps de mettre mon fils au lycée. Il grandit. Moi, figurez-vous, je me suis réconcilié avec ma femme.

– Et où est-elle ? demanda Ôlénnka.

– À l’hôtel, avec mon fils ; je cherche un appartement.

– Seigneur, petit père, mais prenez ma maison ! En quoi n’est-elle pas un appartement ? Ah ! mon Dieu, s’agita Ôlénnka, qui se remit à pleurer, mais je ne vous prendrai rien ! Demeurez ici ; moi j’aurai assez du pavillon ; quelle joie, Seigneur !

Le lendemain, on repeignait déjà le toit de la maison, on blanchissait les murs, et Ôlénnka, les poings sur les hanches, allait et venait dans la cour, donnant des ordres. Le sourire d’autrefois éclairait son visage. Elle revivait, redevenait fraîche comme si elle se fût réveillée après un long sommeil.

La femme du vétérinaire arriva, – une dame maigre, laide, avec des cheveux courts et une expression capricieuse, – et, avec elle, un petit garçon, Sâcha, petit pour son âge, (il avait déjà neuf ans,) gros, avec des yeux bleu clair, et des fossettes aux joues. À peine le petit garçon fût-il dans la cour qu’il courut à la chatte, et l’on entendit son rire radieux.

– Petite tante, demanda-t-il à Ôlénnka, c’est votre chatte ? Quand elle aura des petits, vous nous en donnerez un ; maman a peur des souris.

Ôlénnka lui parla, lui fit boire du thé et, tout à coup, dans sa poitrine, son cœur devint chaud et tressaillit doucement, comme si ce petit garçon était son fils.

Et lorsque, le soir, assis dans la salle à manger, il repassait ses leçons, elle le regardait avec tendresse et compassion, et murmurait :