– Mon chéri, ma petite beauté !… Mon petit enfant, ce que tu es gentil ! Que tu as la peau blanche ! Que tu es intelligent !
« On appelle île – lisait-il – un espace de terre, entouré d’eau de tous côtés. »
– On appelle île… répéta-t-elle.
Et ce fut la première opinion qu’elle émit avec conviction après tant d’années de silence et de vide dans les idées.
Déjà elle avait des opinions et, au souper, elle dit aux parents de Sâcha combien maintenant il est difficile pour les enfants de suivre les cours des lycées ; mais, pourtant, l’instruction classique vaut mieux que l’enseignement moderne, parce que le lycée ouvre toutes les carrières. On peut ensuite devenir ce que l’on veut, docteur, ingénieur…
Sâcha commença à aller au lycée. Sa mère s’en fut à Khârkov chez sa sœur et n’en revint pas. Son père partait chaque jour en voyage pour inspecter des bestiaux et, parfois, il restait trois jours sans rentrer à la maison.
Et il semblait à Ôlénnka que l’on avait complètement abandonné Sâcha, que l’on ne se souciait pas de lui, et qu’on le laissait mourir de faim. Elle le prit chez elle, dans le pavillon, et l’installa dans une petite chambre.
Et voilà déjà six mois que Sâcha est chez elle, dans le pavillon. Chaque matin, Ôlénnka entre dans la chambre. Il dort profondément, la main passée sous sa joue ; il semble ne pas respirer ; elle a peine à le réveiller.
– Sâchénnka[40], lui dit-elle tristement, lève-toi, mon petit. Il est temps d’aller au lycée.
Il se lève, s’habille, fait sa prière, puis s’assoit à prendre le thé. Il en boit trois verres, mange trois gros craquelins et la moitié d’un pain français beurré. Il n’est pas encore sorti complètement de son sommeil, aussi n’est-il pas de bonne humeur.
– Tu ne sais pas bien ta fable, Sâchénnka, dit Ôlénnka, le regardant comme s’il allait partir pour un long voyage. Tu me donnes des soucis. Tâche d’apprendre, mon petit… Écoute tes maîtres.
– Ah ! laissez, ma tante, je vous en prie ! dit Sâcha.
Puis il se rend au lycée, tout petit, mais avec une grande casquette et sac au dos. Ôlénnka le suit silencieusement.
– Sâchénnka ! lui crie-t-elle.
Il se retourne et elle lui fourre dans la main une datte ou un bonbon. Quand on arrive à la rue où se trouve le lycée, il a honte qu’une femme grosse et grande le suive. Il se retourne et dit :
– Rentrez, tante, je finirai maintenant d’arriver tout seul.
Elle s’arrête et le regarde sans le perdre de vue jusqu’à ce qu’il ait franchi la porte du lycée.
Ah ! ce qu’elle l’aime ! De toutes ses affections passées, aucune n’a été aussi profonde. Jamais auparavant son cœur ne s’était soumis si pleinement, sans la moindre arrière-pensée, et avec tant de joie qu’à présent alors que le sentiment maternel brûle en elle de plus en plus.
Pour ce petit garçon étranger, pour les fossettes de ses joues, pour sa casquette, elle donnerait toute sa vie ; elle la donnerait avec joie, avec des larmes d’attendrissement. Pourquoi ? Ah ! qui sait pourquoi ?
L’enfant au lycée, elle revient doucement à la maison, si contente, si tranquille, si remplie d’amour ! Sa figure, rajeunie dans ces derniers six mois, sourit, s’épanouit. Ceux qui la rencontrent, éprouvent du plaisir à la regarder ; ils lui disent :
– Bonjour, chère âme, Ôlga Sémiônovna ! Comment allez-vous, Dou-douce ?
– Il est maintenant difficile de suivre les cours du lycée, raconte-t-elle au marché ; ce n’est pas une plaisanterie. Hier, en neuvième, on a donné une fable à apprendre par cœur, une traduction latine et un problème… Comment un enfant peut-il s’en tirer ?
Et elle commence à parler des maîtres, des leçons, des livres scolaires, tout ce qu’en dit Sâcha.
À trois heures, ils dînent ensemble. Le soir, elle lui aide à faire ses devoirs et ils pleurent. En le mettant au lit, Ôlénnka fait sur lui de longs signes de croix et chuchote une prière. Puis, en se couchant, elle rêve à l’avenir lointain et incertain, alors que Sâcha, ses études finies, sera docteur ou ingénieur, alors qu’il aura une grande maison à lui, des chevaux, une voiture, qu’il se mariera et aura des enfants…
Elle s’endort et pense toujours aux mêmes choses, et les larmes coulent de ses yeux fermés, sur ses joues. La chatte noire est couchée à côté d’elle. Elle ronronne : mour… mour… mour… Tout à coup, un grand bruit se fait à la petite porte de la rue ; Ôlénnka se réveille et ne respire pas, glacée d’effroi. Son cœur bat fortement. Une demi-minute se passe et on refrappe.
– C’est un télégramme de Khârkov, pense-t-elle, en se mettant à trembler de tout son corps. La mère exige que Sâcha lui soit envoyé à Khârkov… Ah ! Seigneur !
Elle est au désespoir ; sa tête, ses pieds, ses mains deviennent froids ; il semble qu’il n’y ait personne au monde de plus malheureux qu’elle. Mais il passe encore une minute ; on entend des voix. C’est le vétérinaire qui rentre du cercle.
– Allons, pense-t-elle, Dieu soit loué !
Peu à peu, le poids de son cœur disparaît, elle se sent à nouveau à l’aise. Elle se couche et pense à Sâcha. Il dort profondément dans la chambre voisine et dit parfois en rêve :
– Je vais t’en donner ! Fiche-moi le camp ! Ne cogne pas !
1889.
LE PROFESSEUR DE BELLES-LETTRES
I
Les sabots des chevaux résonnèrent sur le pavement en bois. On fit d’abord sortir de l’écurie, « le comte Noûline », étalon noir, puis « Vélikane » tout blanc[41], puis sa sœur « Maika ». C’étaient de beaux chevaux de prix.
Le vieux Chèlestov sella Vélikane et dit à sa fille, Mâcha :
– Allons, Marie Godefroy, en selle. Hop-là !
Mâcha Chèlestov était la benjamine de la famille. Elle avait déjà dix-huit ans, mais on continuait à la regarder comme une enfant et tout le monde l’appelait Mânia et Manioûssia[42]. Après le passage d’un cirque, où elle était allée régulièrement, on s’était mis à l’appeler Marie Godefroy.
– Hop-là ! s’écria-t-elle en se mettant en selle sur Vélikane.
Sa sœur Vâria monta Maika ; Nikîtine, le comte Noûline ; les officiers avaient leurs chevaux d’armes ; et la longue et belle cavalcade, que bigarraient les dolmans blancs des officiers et les amazones noires, quitta la cour au pas.
Nikîtine remarqua que Manioûssia, tandis qu’elle se mettait en selle et que l’on sortait dans la rue, ne faisait attention qu’à lui ; elle l’observait d’un air préoccupé, en même temps que le comte Noûline, et disait :
– Serguéy Vassîliévitch, tenez-le toujours sur la bride ; ne le laissez pas faire des écarts ; il a toujours l’air d’avoir peur.
Et peut-être parce que Vélikane, qu’elle montait, et le comte Noûline étaient grands amis, ou bien par simple hasard, elle se tenait tout le temps, comme la veille et l’avant-veille, auprès de Nikîtine.
Nikîtine regardait son petit corps élégant, campé sur cette grande bête blanche et fière, son fin profil et le haut de forme, qui ne lui allait pas du tout et la vieillissait. Il la regardait avec joie, avec attendrissement, avec enchantement. Il l’écoutait sans bien la comprendre, et il pensait :
« Je me donne ma parole d’honneur, je jure Dieu que je ne serai pas timide, et que je me déclarerai aujourd’hui même. »
Il était près de sept heures du soir, l’heure où les acacias et les lilas sentent si fort qu’il semble que l’air et les arbres eux-mêmes se pâment dans leur propre odeur. Au jardin public, la musique jouait déjà. Les chevaux, de leurs sabots, battaient le pavé avec bruit. On entendait partout rire, causer, et les portes des jardins claquer. Les soldats, que l’on croisait, saluaient les officiers. Les lycéens saluaient Nikîtine, et tous ceux qui se hâtaient d’aller entendre la musique semblaient heureux de voir cette cavalcade. Et qu’il faisait bon ! que les nuages, répandus en désordre dans le ciel, semblaient mous ! que les ombres des peupliers et des acacias semblaient douces et engageantes, ces ombres qui s’étendaient sur toute la largeur de la rue et embrassaient, du côté opposé, les maisons jusqu’aux balcons et aux seconds étages.