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On sortit de ville et on se mit à trotter sur la grand’route. On ne sentait plus les acacias et les lilas ; cela sentait les champs, les seigles et les blés verdissants. Les citilles piauletaient[43], les corneilles craillaient. Où que l’on regardât, tout était vert ; çà et là seulement faisaient des taches noires des planches de maraîchers, et à gauche, au loin, dans le cimetière, blanchissait une ligne de pommiers, passant fleurs.

On longea les abattoirs, puis la brasserie ; on dépassa une troupe de musiciens militaires qui allaient au parc.

– Le cheval de Poliânnski est un très beau cheval, dit Manioûssia à Nikîtine, en lui montrant des yeux l’officier qui chevauchait près de Vâria ; je n’en disconviens pas, mais il a des tares ; cette balzane blanche sur le pied gauche est très déplaisante, et voyez comme ce cheval encense ; on ne pourra jamais l’en déshabituer ; il encensera jusqu’à la mort.

Manioûssia était amateur de chevaux aussi passionné que son père. Elle souffrait de voir à quelqu’un un beau cheval et découvrait toujours des défauts aux chevaux des autres. Nikîtine, au contraire, n’entendait rien en chevaux ; il lui était positivement indifférent que l’on tînt un cheval au filet ou au mors, que l’on trottât ou galopât. Il sentait seulement que son assiette était mal assurée, raide, et que, en raison de cela, les officiers, sachant monter, devaient plaire à Manioûssia plus que lui ; et il en ressentait de la jalousie.

Quand on approcha du parc de banlieue, quelqu’un proposa de s’y arrêter pour boire de l’eau de Seltz. On y entra. Le parc n’était planté que de chênes ; leurs feuilles n’étaient pas encore bien sorties et l’on voyait à travers, la scène, les tables, les balançoires, et tous les anciens nids de corbeaux, pareils à de gros chapeaux. Les cavaliers et les dames mirent pied à terre près d’une des tables et demandèrent ce qu’ils désiraient boire. Des connaissances, qui se trouvaient au parc, vinrent les saluer, entre autres, un médecin-major, chaussé de grandes bottes, et le chef d’orchestre, qui attendait l’arrivée de ses musiciens. Le major prit Nikîtine pour un étudiant, et lui demanda :

– Vous êtes venu ici pour les vacances ?

– Non, j’y habite, répondit Nikîtine ; je suis professeur au lycée.

– Vraiment ! s’étonna le major. Si jeune et déjà professeur !

– Si jeune… j’ai vingt-six ans… Dieu merci !

– Bien que vous ayez de la barbe et des moustaches, on ne vous donnerait pas, à première vue, plus de vingt-deux à vingt-trois ans. Comme vous paraissez jeune !

« C’est dégoûtant ! pensa Nikîtine ; celui-là aussi me prend pour un blanc-bec. »

Il lui déplaisait extrêmement que l’on parlât de sa jeunesse, surtout devant les femmes et ses élèves. Depuis qu’il était arrivé dans cette ville et était entré en fonctions, il détestait son air jeune. Les lycéens ne le craignaient pas ; les gens âgés l’appelaient jeune homme ; les femmes aimaient mieux danser avec lui qu’écouter ses longues dissertations. Il aurait donné cher pour devenir subitement plus vieux de dix ans.

À la sortie du parc, on se dirigea vers la ferme des Chèlestov. On s’y arrêta près de la porte, on appela la femme de l’intendant, Prascôvia, et on lui demanda de faire traire du lait. Mais on n’en but pas ; on se lança seulement des regards de raillerie, on se mit à rire, et on tourna bride. Quand on passa près du parc, la musique jouait déjà. Le soleil avait disparu derrière le cimetière, et la moitié du ciel était pourpre.

Manioûssia chevauchait encore auprès de Nikîtine. Le professeur voulait lui dire combien il l’aimait passionnément, mais il craignait que les officiers et Vâria ne l’entendissent, et il se taisait. Manioûssia se taisait aussi, et Nikîtine sentait pourquoi elle le faisait et pourquoi elle restait auprès de lui. Et il était si heureux que la terre, le ciel, les lumières de la ville, la silhouette sombre de la brasserie, tout se fondait à ses yeux en quelque chose de très beau et de très tendre ; il lui semblait que le comte Noûline trottait dans les airs, voulant escalader le ciel pourpre.

On rentra. Sur la table, au jardin, le samovar bouillait déjà ; à l’un des bouts de la table, était assis le père de Mânia avec des magistrats, ses amis. Comme toujours, il critiquait quelque chose :

– C’est une ignominie ! déclarait-il. Rien de moins ! Oui, monsieur, une ignominie !

Depuis que Nikîtine était amoureux de Manioûssia, tout lui plaisait chez les Chèlestov : la maison, le jardin, les chaises cannées, la vieille bonne et, même, le mot « ignominie » que le père aimait à répéter. La grande quantité de chiens, de chats, et les pigeons égyptiens qui roucoulaient plaintivement dans une volière sur la véranda, lui déplaisaient seule. Il y avait tant de chiens de garde et d’appartement, que, depuis qu’il connaissait les Chèlestov, il n’avait appris à en reconnaître que deux, Moûchka[44] et Som. Moûchka était une petite chienne pelée, au museau velu, méchante et gâtée. Elle détestait Nikîtine. Quand elle le voyait, elle tournait invariablement la tête de côté, montrait les dents et commençait à faire : « rrr… nga-nga-nga… rrr… »

Puis elle s’installait sous la chaise et, quand Nikîtine essayait de la faire partir, elle éclatait en aboiements aigus, si bien que les maîtres de la maison lui disaient :

– N’ayez pas peur, elle ne mord pas ; elle n’est pas méchante.

Som était un grand chien noir à longues pattes, avec une queue dure comme un bâton. Pendant le dîner et le thé, il marchait sous la table en silence et battait de sa queue les chaussures des gens. C’était un chien débonnaire et bête, mais Nikîtine ne pouvait le souffrir parce qu’il avait l’habitude de poser sa tête sur les genoux des dîneurs et souillait leurs pantalons de sa bave. Nikîtine avait maintes fois essayé de le frapper sur le front avec le manche d’un couteau ; il lui détachait des chiquenaudes, jurait, se plaignait ; mais rien ne sauvait ses pantalons des bavures.

Après la promenade à cheval, le thé, les confitures, les biscottes et le beurre semblaient exquis. Le premier verre fut bu en silence, avec beaucoup d’avidité ; au second, on se mit à discuter. Aux moments du thé, et à dîner, Vâria entamait toujours la discussion. Elle avait vingt-trois ans, était gentille, plus belle que Manioûssia et passait pour la plus intelligente et la plus instruite de la maison. Elle était sérieuse, grave, comme il convient à la fille aînée, tenant la place de la mère défunte. En qualité de maîtresse de maison, elle se montrait en blouse à ses invités, appelait les officiers par leur nom propre, considérait Manioûssia comme une petite fille et lui parlait d’un ton de surveillante de classe. Elle s’appelait vieille fille, ce qui montrait qu’elle était assurée de se marier. Toute conversation, même sur le temps qu’il faisait, elle la changeait en discussion. Elle avait la passion de prendre tout le monde au mot, de prouver à chacun ses contradictions, de s’accrocher à une phrase. À peine commenciez-vous à lui parler de quelque chose, elle vous regardait fixement dans les yeux et vous interrompait soudain :

– Pardon, pardon, Pétrov, avant-hier vous disiez tout le contraire !