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Ou bien, elle souriait moqueusement et disait :

– Voyons, je m’aperçois que vous commencez à prêcher les principes de la Troisième section[45].

Si vous faisiez un bon mot ou un calembour, vous entendiez aussitôt sa voix :

– C’est vieux, c’est plat !

Si un officier plaisantait, elle faisait une grimace dédaigneuse, et disait :

– Plaisanterie de corrps de garrde !

Et tous ces R étaient si impressionnants que Moûchka sous sa chaise répondait chaque fois :

– Rrr… nga-nga-nga…

La discussion s’engagea maintenant à propos des examens au lycée dont Nikîtine avait parlé.

– Permettez, Serguéy Vassîliévitch, interrompit Vâria. Vous dites que pour les élèves, c’est difficile. À qui la faute, permettez-moi de le demander ? Par exemple, vous avez donné aux élèves de 1re[46] comme sujet de composition : Poûchkine psychologue. D’abord, il ne faut pas donner de sujets si difficiles, ensuite est-ce que Poûchkine était un psychologue ? Chtchédrine, ou, si vous voulez, Dostoïevski, c’est autre chose ; mais Poûchkine est un grand poète, et rien de plus.

– Chtchédrine est une chose et Poûchkine une autre, répondit Nikîtine, maussade.

– Je le sais : au lycée, on n’admet pas Chtchédrine ; mais là n’est pas la question. Dites-moi quelle psychologie il y a chez Poûchkine ?

– Il n’est pas psychologue… permettez-moi de vous citer des exemples…

Et Nikîtine déclama quelques passages d’Evguény Oniéguine et de Boris Godoûnov.

Je ne vois là aucune psychologie, dit Vâria en soupirant. On nomme psychologue l’écrivain qui décrit les recoins de l’âme humaine, mais ce ne sont là que de beaux vers, rien de plus.

– Je sais quelle psychologie il vous faut, dit Nikîtine, offensé ; que l’on me scie le doigt avec une scie émoussée et que je crie à tue-tête, cela, à votre idée, c’est de la psychologie.

– C’est plat. Mais vous ne m’avez pas prouvé en quoi Poûchkine est un psychologue ?

Quand Nikîtine avait à combattre ce qui lui semblait une opinion reçue, une petitesse, ou quelque chose de ce genre-là, il se levait continuellement de son siège, se prenait la tête à deux mains et se mettait à marcher vite, d’un coin à un autre, en gémissant. Il fit de même cette fois-là. Puis il s’assit à l’écart.

Les officiers prirent son parti ; le capitaine en second Poliânnski se mit à assurer Vâria que Poûchkine était vraiment un psychologue et, pour le prouver, il cita deux vers de Lermontov. Le lieutenant Guernett allégua que, si Poûchkine n’avait pas été un psychologue, on ne lui aurait pas élevé un monument à Moscou.

– C’est une ignominie ! disait M. Chèlestov à l’autre bout de la table ; je l’ai dit au gouverneur : Excellence, c’est une ignominie !

– Je ne discute plus ! s’écria Nikîtine. De l’éternité, nous n’en verrions pas la fin… Assez ! ah ! va-t’en donc, sale chien !… cria-t-il à Som qui lui avait posé la tête et une patte sur les genoux.

– Rrr… nga-nga-nga… fit Moûchka sous la table.

– Avouez que vous avez tort ! s’écria Vâria. Avouez-le !

Mais il arriva des demoiselles en visite, et la discussion cessa d’elle-même. Tout le monde passa dans la salle. Vâria se mit au piano et commença à jouer des contredanses. On dansa d’abord une valse, puis une polka, ensuite un quadrille, terminé par un « grand rond »[47] que le capitaine Poliânnski fit passer par toutes les pièces de l’appartement, puis on dansa une autre valse.

Pendant les danses, les personnes d’âge étaient restées assises au salon, fumaient et regardaient la jeunesse. Parmi elles, se trouvait le directeur de la Société de Crédit municipal, Chébâldine, connu par son amour de la littérature et de l’art théâtral. Il avait fondé le Cercle musical et dramatique de la ville et prenait part lui-même aux spectacles en ne jouant que les valets comiques, ou bien il déclamait d’une voix chantante la Pécheresse[48]. En ville, on l’appelait la Momie parce qu’il était grand, très maigre, les veines saillantes, avait toujours un air solennel et des yeux immobiles et éteints. Il aimait tant l’art dramatique qu’il se rasait la barbe, ce qui lui donnait encore plus de ressemblance avec une momie.

Après « le grand rond », il s’approcha irrésolument de Nikîtine, toussota et lui dit :

– J’ai eu le plaisir d’entendre la discussion pendant le thé ; je partage entièrement votre manière de voir. Nous avons les mêmes idées, et j’aurais plaisir à causer avec vous. Avez-vous lu, monsieur, la Dramaturgie de Hambourg, de Lessing ?

– Non, je ne l’ai pas lue.

Chébâldine s’effara, remua les mains comme s’il s’était brûlé les doigts et s’éloigna de Nikîtine sans dire un mot.

La personne de Chébâldine, sa question et son étonnement parurent comiques à Nikîtine ; cependant il pensa :

« En effet, c’est choquant. Je suis professeur de lettres et je n’ai pas encore lu Lessing ! Il faudra le lire. »

Avant le souper, tous, jeunes et vieux, s’assirent pour jouer « à la destinée. » On prit deux jeux de cartes ; on donna à chacun un nombre de cartes égal et on posa l’autre jeu sur la table.

– Celui qui a telle carte, dit avec solennité Chèlestov, tirant une carte du deuxième jeu, doit se rendre immédiatement dans la cuisine et y embrasser la vieille bonne.

Le plaisir d’embrasser la vieille bonne échut à Chébâldine. On l’entoura en foule, on le conduisit à la chambre des enfants, et riant, et applaudissant, on le força à embrasser la vieille. On hurla, on fit du bruit…

– Moins passionnément ! criait Chèlestov, pleurant à force de rire ; moins passionnément !

La destinée de Nikîtine fut de confesser chacun. Il s’assit sur une chaise au milieu de la salle. On apporta un châle et on lui en couvrit la tête.

Vâria vint se confesser la première.

– Je connais vos péchés, commença Nikîtine, apercevant sous le châle son profil sévère. Dites-moi, mademoiselle, pourquoi vous vous promenez chaque jour avec Poliânnski ?

Oh ! ce n’est pas pour rien qu’elle est avec un hussard ![49].

– C’est plat ! dit Vâria, et elle s’en fut.

Ensuite, sous le châle brillèrent de grands yeux immobiles ; un gentil profil se dessina dans le noir, et une odeur chérie, aimée depuis longtemps, se dégagea, qui rappela à Nikîtine la chambre de Manioûssia.

– Maria Godefroy, dit-il (et il ne reconnut pas sa voix tant elle était devenue douce et tendre), en quoi avez-vous péché ?

Manioûssia cligna les yeux, lui tira le bout de la langue, se mit à rire et s’éloigna.

Une minute après, elle était au milieu de la salle, battait dans ses mains et criait :

– À table pour le souper ! À table, à table ! Tout le monde passa à la salle à manger.

À table, Vâria ouvrit encore une discussion, mais cette fois-ci avec son père. Poliânnski mangeait beaucoup, buvait du vin rouge et racontait à Nikîtine comment à la guerre, une fois, en hiver, il demeura toute une nuit enfoncé jusqu’aux genoux dans un marais. L’ennemi était tout près. Il était défendu de parler et de fumer. La nuit était froide, noire ; le vent vous pénétrait. Nikîtine écoutait et jetait des coups d’œil sur Manioûssia. Elle le regardait fixement sans sourciller, comme pensant à quelque chose, et absente… C’était pour Nikîtine un plaisir et un supplice.

« Pourquoi me regarde-t-elle ainsi ? cherchait-il. Ça me gêne, on peut remarquer. Ah ! qu’elle est encore jeune, qu’elle est naïve ! »