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À minuit, les convives commencèrent à partir. Quand Nikîtine passa la grille, une fenêtre battît au second étage et Manioûssia y apparut.

– Serguéy Vassîliévitch ? appela-t-elle.

– Que voulez-vous ?

– Voilà… fit Manioûssia, cherchant évidemment ce qu’elle allait dire. Voilà… Poliânnski a promis de venir un de ces jours nous photographier tous. Il faudra se réunir.

– Bien.

Manioûssia disparut ; la fenêtre battit et, dans la maison, quelqu’un se mit aussitôt à jouer du piano.

« Quelle maison ! songeait Nikîtine en traversant la rue ; une maison où seuls gémissent les pigeons égyptiens, et, cela, parce qu’ils ne savent pas manifester leur joie autrement ! »

Mais ce n’était pas seulement chez les Chèlestov qu’on vivait joyeusement ; Nikîtine n’avait pas fait deux cents pas que, dans une autre maison, il entendit les sons du piano ; il marcha encore un peu et aperçut, sous une porte cochère, un moujik qui jouait de la balalaïka[50]. Au jardin public, l’orchestre entama une sélection de chansons russes.

Nikîtine habitait à une demi-verste des Chèlestov un appartement de huit pièces qu’il louait trois cents roubles par an avec son collègue, Hippolyte Hippolytych, le professeur d’histoire et de géographie.

Hippolyte Hippolytych, homme encore jeune, la barbe rousse, le nez camus, la figure grossière et peu intelligente – une figure d’ouvrier, – mais cordial, était assis à sa table de travail et corrigeait les cartes de ses élèves quand Nikîtine rentra. Il regardait comme la chose principale, en géographie, de calquer des cartes, et, en histoire, de savoir les dates. Il passait des nuits entières à corriger au crayon bleu les cartes de ses élèves, garçons et filles, ou bien il composait des tableaux chronologiques.

– Quel temps magnifique aujourd’hui, lui dit Nikîtine en rentrant. Je suis étonné que vous puissiez rester dans votre chambre.

Hippolyte Hippolytych était peu causeur ; il se taisait ou parlait de ce que tout le monde sait depuis longtemps ; il répondit ceci :

– Oui, le temps est beau. Maintenant c’est le mois de mai, bientôt ce sera l’été véritable. L’été n’est pas l’hiver ; en hiver il faut allumer les poêles ; en été, on a chaud sans faire de feu. En été, on ouvre les fenêtres la nuit, et cependant il fait chaud ; et l’hiver, même avec des doubles fenêtres, il fait froid.

Nikîtine ne resta pas plus d’une minute chez son confrère ; il s’y ennuya.

– Bonne nuit, lui dit-il en se levant et en bâillant. J’aurais voulu vous raconter quelque chose de romanesque, me concernant, mais vous êtes tout à la géographie. Que je commence à vous parler amour, vous me demanderez tout de suite : « En quelle année eut lieu la bataille de Kâlka[51] ? » Allez au diable avec vos batailles et avec votre cap de Tchoukotsk !

– Pourquoi donc vous fâchez-vous ?

– Mais c’est ennuyeux !

Et vexé de n’avoir pas encore fait sa déclaration à Manioûssia et de n’avoir personne à qui parler de son amour, Nikîtine passa dans son cabinet et s’y étendit sur le divan. Le cabinet était sombre et paisible. Étendu et scrutant les ténèbres, Nikîtine se mit à penser que, dans deux ou trois ans, il irait pour quelque raison à Pétersbourg, que Manioûssia viendrait l’accompagner à la gare, qu’elle pleurerait, qu’il recevrait d’elle à Pétersbourg, une longue lettre dans laquelle elle le supplierait de revenir au plus vite. Et sa réponse commencerait par les mots : « Mon cher petit rat… »

» Précisément, mon cher petit rat », se dit-il en riant.

Mal couché, il passa son bras sous sa tête et allongea la jambe gauche sur le dossier du canapé ; il se trouva mieux. Sur l’entrefaite, la fenêtre blanchit visiblement et les coqs ensommeillés commencèrent à chanter. Nikîtine continuait à penser qu’il reviendrait de Pétersbourg, que Manioûssia viendrait l’attendre à la gare, qu’elle s’écrierait de joie, et se jetterait à son cou. Ou mieux encore, il jouerait de ruse ; il reviendrait en cachette la nuit ; la cuisinière lui ouvrirait : il passerait sur la pointe des pieds dans la chambre à coucher, se déshabillerait, et, plouf, au lit ! Manioûssia se réveillerait, – et quelle joie !

Le ciel était devenu tout blanc : le cabinet et la fenêtre ne se dessinaient plus. Sur le perron de la brasserie, devant laquelle on était passé aujourd’hui, Manioûssia, assise, racontait quelque chose. Elle prit ensuite Nikîtine par la main et alla avec lui au parc. Il vit les chênes et les nids de corbeaux, ressemblant à des chapeaux. Un nid se mit à se balancer : Chébâldine y apparut et lui cria très fort : « Vous n’avez pas lu Lessing ? » Nikîtine tressaillit de tout son corps et ouvrit les yeux. Hippolyte Hippolytych, près du canapé, la tête rejetée en arrière, nouait sa cravate.

– Levez-vous, lui dit-il, il est temps d’aller au lycée. Il ne faut pas dormir habillé, cela abîme les habits. Il faut dormir dans son lit, déshabillé…

Et il se mit, comme de coutume, à parler longuement, et en traînant les mots, de ce que tout le monde sait depuis longtemps.

La première classe de Nikîtine était une leçon de russe aux élèves de 6e. Quand il entra dans la classe, à neuf heures, il y avait sur le tableau deux lettres majuscules : M. C. Cela voulait sans doute dire : Mâcha Chèlestov.

Ils ont déjà flairé ça, les gredins… pensa Nikîtine. D’où le savent-ils ?

La seconde classe était une leçon de littérature en 3e. Là encore, il vit sur le tableau les deux lettres : M. C. Et quand il eut fini sa leçon, et quitta la classe, un cri, comme on hurle au poulailler d’un théâtre, s’éleva derrière lui :

– Hourra ! hourra, Maria Chèlestov !

D’avoir dormi habillé, la tête lui faisait mal et son corps était anéanti de paresse. Les élèves, attendant le congé qui précède les examens, ne faisaient rien, se morfondaient d’ennui, polissonnaient. Nikîtine se morfondait aussi, ne remarquait pas leurs gamineries et s’approchait sans cesse de la fenêtre. Il voyait la rue vivement éclairée par le soleil ; sur les maisons, le ciel bleu, transparent ; les oiseaux ; plus loin, par delà les jardins, l’étendue infinie avec ses bois bleuissants et la fumée d’un train qui passe…

Dans la rue, à l’ombre des acacias, déambulèrent deux officiers en tunique blanche, agitant leurs cravaches. Sur une ligne[52], passa un groupe de juifs à barbes blanches, coiffés de casquettes. Une gouvernante se promenait avec la petite fille du proviseur du lycée. Som, en compagnie de deux chiennes de garde, traversa la rue en courant… Puis, vêtue d’une simple robe grise, avec des bas rouges, passa Vâria, tenant le Viêstnik Evropy, (le Messager d’Europe)[53]. Elle venait probablement de la bibliothèque de la ville…

Les classes de Nikîtine ne finiront pas de sitôt, à trois heures seulement… Tout de suite après, il ne pourra aller ni chez lui, ni chez les Chèlestov ; il aura sa leçon chez les Wolf. Wolf, riche juif devenu luthérien, n’envoyait pas ses enfants au collège ; il leur faisait donner des leçons par les professeurs du lycée, payant cinq roubles la leçon. « Que c’est ennuyeux, ennuyeux !… »

Nikîtine alla chez les Wolf à trois heures, et y resta, lui parut-il, une éternité. Il en partit à cinq heures, et, à sept, il devait être revenu au lycée pour le conseil pédagogique. Il y avait à dresser le tableau des interrogations orales pour la sixième et la quatrième.

Lorsque, tard le soir, Nikîtine se rendait chez les Chèlestov, son cœur battait et sa figure brûlait. Depuis cinq semaines, désireux de se déclarer, il avait préparé tout un discours avec exorde et péroraison, mais à présent il n’avait plus un mot en tête ; tout s’était embrouillé et il ne savait qu’une chose : aujourd’hui il se déclarerait sans faute et il n’y avait plus moyen d’attendre.