« Je l’amènerai au jardin, pensait-il ; nous ferons quelques pas, et je m’expliquerai… »
Personne dans l’antichambre. Il entra dans la salle, puis dans le salon… Là aussi, personne. On entendait Vâria, qui discutait avec quelqu’un, en haut, au second étage, et, dans la chambre des enfants, où travaillait une couturière à la journée, un bruit de ciseaux.
Il y avait dans la maison une petite chambre que l’on appelait la chambre de passage ou la chambre sombre. Il s’y trouvait une grande vieille armoire où l’on serrait des médicaments, de la poudre et des fournitures de chasse. Un étroit petit escalier de bois, où dormaient toujours des chats, menait au second étage. La chambre de passage avait deux portes ; l’une donnait dans la chambre des enfants et l’autre dans le salon. Quand Nikîtine entra dans la petite chambre pour monter à l’autre étage, la porte de la chambre des enfants s’ouvrit et claqua si fort que l’escalier et l’armoire en tremblèrent ; Manioûssia, en robe foncée, tenant à la main un morceau d’étoffe bleue, en sortit, et, sans apercevoir Nikîtine, s’élança vers l’escalier.
– Pardon, lui dit Nikîtine l’arrêtant ; bonjour, Godefroy !… Permettez…
Il était brûlant, ne savait que dire. D’une main il tenait la main de la jeune fille, et de l’autre l’étoffe bleue. Manioûssia, moitié effarée, moitié étonnée, le regardait avec de grands yeux.
– Permettez… continua Nikîtine, craignant qu’elle ne partît… J’ai besoin de vous dire quelque chose… Mais… ici ce n’est pas commode… Je ne peux pas, je ne suis pas en état… Comprenez-vous, Godefroy, je ne peux pas ?… et voilà tout…
L’étoffe bleue tomba et Nikîtine prit l’autre main de Manioûssia. Elle pâlit, remua les lèvres et se trouva dans le coin entre le mur et l’armoire.
– Ma parole d’honneur, Manioûssia, dit-il doucement, je vous assure… ma parole d’honneur…
Elle rejeta la tête en arrière et il l’embrassa sur les lèvres, et, pour que le baiser durât plus longtemps, il lui prit les joues, et, ce faisant, il se trouva lui aussi dans le coin entre le mur et l’armoire. De ses bras, elle lui entoura le cou et appuya la tête sur son menton.
Puis tous deux se sauvèrent au jardin.
Le jardin des Chèlestov avait quatre arpents. Il s’y trouvait une vingtaine de vieux érables, des tilleuls et un sapin ; tout le reste n’était qu’arbres à fruits, cerisiers, pommiers, poiriers, marronniers sauvages et oliviers argentés… Il y avait aussi beaucoup de fleurs.
Nikîtine et Manioûssia couraient dans les allées, sans parler, riaient, se faisaient de temps à autre des questions brèves, auxquelles ils ne répondaient pas. La lune à son second quartier brillait sur le jardin, et, dans l’herbe sombre, surgissaient, faiblement éclairés par elle, des tulipes et des iris endormis qui semblaient demander eux aussi des déclarations d’amour.
Lorsque Nikîtine et Manioûssia revinrent à la maison, les officiers et des demoiselles, déjà arrivés, dansaient une mazurka. Poliânnski conduisit encore une farandole par toutes les chambres, ensuite, on joua encore à la destinée. Avant le souper, quand les invités passaient dans la salle à manger, Manioûssia, restée seule avec Nikîtine, se pressa contre lui et lui dit :
– Parle toi-même à papa et à Vâria ; moi, j’ai honte…
Après le souper, Nikîtine parla à Chèlestov. Quand il l’eût écouté, le père réfléchit et dit :
– Je vous suis très reconnaissant de l’honneur que vous nous faites, à ma fille et à moi ; mais permettez-moi de vous parler en ami. Je vais vous parler, non comme un père, mais de gentleman à gentleman. Quelle idée, dites-moi, de vous marier si jeune ! Seuls les moujiks le font ; mais chez eux, comme on dit, il n’y a qu’ignominie. Vous, pourquoi le faire ? Quel plaisir, lorsqu’on est si jeune, de se mettre des chaînes ?
– Je ne suis pas du tout jeune, protesta Nikîtine ; je vais avoir vingt-sept ans.
– Papa, cria Vâria de la chambre voisine, le vétérinaire est ici.
Leur entretien cessa. Vâria, Manioûssia et Poliânnski reconduisirent Nikîtine chez lui. Au portillon de la barrière, Vâria lui dit :
– Pourquoi votre mystérieux Métropolite Métropolitych ne se montre-t-il nulle part[54] ? S’il venait du moins chez nous.
Le mystérieux Hippolyte Hippolytych, lorsque Nikîtine rentra, quittait ses pantalons, assis au bord de son lit.
– Ne vous couchez pas, mon cher, lui dit Nikîtine, haletant ; attendez ; ne vous couchez pas !
Hippolyte Hippolytych remit vivement ses pantalons et demanda, ému :
– Qu’y a-t-il ?
– Je me marie.
Nikîtine s’assit auprès de son collègue et le regardant comme s’il s’en étonnait lui-même, lui dit :
– Figurez-vous que je me marie ! C’est avec Mâcha Chèlestov. Je lui ai fait ma déclaration aujourd’hui.
– Pourquoi pas ? C’est, je crois, une jeune fille bien ; mais elle est bien jeune.
– Oui, soupira Nikîtine, en levant les épaules d’un air préoccupé, elle est jeune ! Elle est très, très jeune !
– Elle a été mon élève. Je la connais bien. Elle était assez bonne en géographie, mais mauvaise en histoire, et elle n’était pas attentive en classe.
Nikîtine, on ne sait pourquoi, prit tout à coup pitié de son collègue et voulut lui dire quelque chose de tendre et de consolant.
– Mon cher, lui demanda-t-il, pourquoi ne vous mariez-vous pas ? Pourquoi n’épouseriez-vous pas Vâria, par exemple ? C’est une charmante, une excellente jeune fille. En vérité, elle aime à discuter, mais par contre un cœur… quel cœur ! Elle vient de me parler de vous. Épousez-la, mon cher ! Qu’en dites-vous ?
Il savait très bien que Vâria ne voudrait pas de ce maussade individu camus, mais cependant il l’invitait à l’épouser. Pourquoi cela ?
– Le mariage, dit Hippolyte Hippolytych, après avoir réfléchi, est un acte sérieux. Il faut tout bien juger, tout peser, on ne peut pas faire autrement. La raison n’est jamais de trop, surtout en matière de mariage, alors que l’homme, cessant d’être célibataire, commence une vie nouvelle.
Et il se mit à parler de ce qui est depuis longtemps connu de chacun. Nikîtine, ne voulant pas l’écouter, lui dit adieu et passa chez lui.
Il se déshabilla vivement et se coucha de même pour penser plus vite à son bonheur, à Manioûssia, à l’avenir. Il souriait, mais se rappela tout à coup qu’il n’avait pas encore lu Lessing.
« Il faudra le lire… se dit-il. D’ailleurs, au fait, pourquoi ?… Qu’il aille au diable ! »
Et, fatigué par son bonheur, il s’endormit sur-le-champ et sourit jusqu’au matin.
En rêve, il entendit les sabots des chevaux sur les poutres de l’écurie. Il rêva qu’on sortait, d’abord le comte Noûline, puis Vélikane le blanc, puis sa sœur Maika.
II
« À l’église, ce fut une cohue bruyante, et, tout à coup, quelqu’un même poussa un cri si fort que l’archiprêtre qui nous mariait, Manioûssia et moi, regarda la foule à travers ses lunettes, et dit sévèrement :
« – Ne vous promenez pas dans l’église et ne faites pas de bruit ; tenez-vous tranquilles et priez. Il faut avoir la crainte de Dieu. »
« Mes garçons d’honneur étaient deux de mes collègues ; ceux de Mânia, le capitaine Poliânnski et le lieutenant Guernett. Les chantres de l’évêché ont magnifiquement chanté. Le crépitement des cierges, l’éclat de la fête, les toilettes, les officiers, le nombre des visages, heureux et gais, l’air tout particulier, éthéré, de Mânia, toute l’ambiance enfin, et les paroles des prières nuptiales m’ont touché aux larmes et pénétré de solennité. Je songeais combien ma vie s’est joliment et poétiquement arrangée, s’est épanouie, ces temps derniers. Il y a deux ans j’étais encore étudiant, j’habitais un pauvre garni au Néglinnyi[55], sans argent, sans parents, et, me semblait-il, sans avenir. Maintenant je suis professeur de lycée dans un des meilleurs chefs-lieux ; mon sort est assuré ; je suis aimé, gâté. C’est pour moi, pensais-je, que s’est réunie cette foule, pour moi que brûlent ces trois lampadaires, que beugle l’archidiacre, que les chantres s’évertuent, et c’est pour moi aussi qu’est ce jeune être, beau et joyeux, qui, bientôt, s’appellera ma femme.