« Je me rappelai nos premières rencontres, nos promenades, à cheval, ma déclaration d’amour, et le temps, qui, comme un fait exprès, avait été si beau tout l’été. Le bonheur qui, au Néglinnyi, ne me paraissait possible que dans les romans et les nouvelles, je l’éprouvais à présent pour de bon ; je le tenais, me semblait-il, en mains.
« Après le mariage, tous s’attroupèrent en désordre autour de Mânia et de moi, chacun nous exprimant sa joie, nous félicitant et nous souhaitant le bonheur.
« Le général de brigade, vieillard de près de soixante-dix ans, ne félicita que Manioûssia ; il lui dit d’une voix éraillée, si fort que cela s’entendit dans toute l’église :
« – J’espère, ma chérie, que, même après votre mariage, vous demeurerez une rose aussi fraîche qu’en ce moment. »
« Les officiers, le proviseur et tous les professeurs souriaient par convenance, et je sentis aussi sur ma figure un sourire factice.
« L’excellent Hippolyte Hippolytych, le professeur d’histoire et de géographie qui exprime toujours ce que chacun sait depuis fort longtemps, me serra vigoureusement la main et me dit avec sentiment :
« – Jusqu’à maintenant vous n’étiez pas marié et viviez seul ; à présent vous êtes marié et vivrez à deux.
« De l’église, nous nous rendîmes dans une maison à deux étages, dont les stucs ne sont pas encore terminés et que Mânia a reçue en dot. Outre cette maison, Mânia possède vingt mille roubles d’argent et je ne sais quel terrain inculte, appelé Mélitonôvo, avec une bicoque où il y a, dit-on, une multitude de poules et de canards qui, livrés à eux-mêmes, redeviennent sauvages. Au retour de l’église, je me suis étendu en fumant sur l’ottomane de mon bureau. C’était doux, confortable et, de ma vie, je ne m’étais senti si bien. Pendant ce temps-là, les invités criaient hourra ! et, dans l’antichambre, une mauvaise musique jouait des bans et d’autres rengaines. Vâria, la sœur de Mâcha, entra en coup de vent dans mon bureau, une coupe à la main, et avec un air si étrange et si concentré qu’on eût dit qu’elle avait la bouche pleine d’eau. Elle voulait sans doute aller plus loin, mais elle se mit soudain à rire et à sangloter, et la coupe tomba et se brisa. Nous prîmes Vâria sous le bras et l’emmenâmes.
« – Personne ne peut comprendre ! murmurait-elle ensuite, étendue sur le lit de sa vieille bonne dans la chambre la plus lointaine ; personne, personne de la maison… Seigneur, personne ne peut comprendre !
« Mais tous comprenaient à merveille que, l’aînée de quatre ans de sa sœur Mânia, et, pas encore mariée, elle pleurait, non par jalousie, mais de tristesse à sentir que son temps passait, ou, même, était déjà passé !… Lorsqu’on dansa le quadrille, elle était revenue dans la salle, la figure très poudrée, avec l’air d’avoir pleuré ; et je vis le capitaine Poliânnski tenir devant elle une soucoupe sur laquelle était une glace qu’elle mangeait avec une cuiller…
« Il est déjà six heures du matin. Je me suis mis à mon journal pour décrire mon bonheur si plein et si varié. Je pensais écrire six feuilles pour les lire demain à Mânia ; mais, chose étrange, tout se brouille dans ma tête, devient vague comme en un songe. Seul l’épisode de Vâria me revient avec netteté, et j’ai failli écrire : pauvre Vâria !… Voilà, rester toujours assis ainsi et écrire : pauvre Vâria !…
« Les arbres se mettent à frissonner ; il va pleuvoir. Les corbeaux croassent, et ma Mânia, qui ne vient que de s’endormir, a, je ne sais pourquoi, une expression de tristesse. »
Nikîtine, ensuite, ne toucha pas de longtemps à son journal. Aux premiers jours d’août, commencèrent les examens de rentrée, les examens de repêchage et, après l’Assomption, les classes reprirent. Il partait d’habitude pour le lycée vers neuf heures et, dès dix heures, commençait à songer à Mânia, à sa maison neuve et regardait sa montre. Dans les petites classes, il faisait faire la dictée par l’un des élèves, et tandis que les enfants écrivaient, il se tenait près de la fenêtre, les yeux fermés et rêvait.
Rêvât-il à l’avenir, se rappelât-il le passé, tout lui semblait splendide, pareil à un conte. Dans les grandes classes on « expliquait » Gogol ou la prose de Pouchkine ; et cela le faisait rêver. En son imagination surgissaient des gens, des arbres, des champs, des coursiers, et il disait en soupirant, comme en admirant l’auteur :
– Que c’est beau !
Pendant la grande récréation, Mânia lui envoyait son déjeuner, plié dans une petite serviette blanche comme neige, et il le savourait lentement, comme pour prolonger son plaisir.
Hippolyte Hippolytych, qui déjeunait ordinairement d’un petit pain, le regardait avec vénération, avec envie, et disait quelque chose de connu, dans le genre de : « Les hommes ne peuvent pas vivre sans manger. »
Du lycée, Nikîtine se rendait à des leçons particulières et lorsque enfin, vers six heures, il rentrait chez lui, il éprouvait de la joie et de l’inquiétude comme s’il avait été absent toute une année. Il montait l’escalier en courant, s’essoufflait, trouvait Mânia, l’embrassait, l’étreignait, et il jurait qu’il l’aimait, qu’il ne pouvait vivre sans elle, qu’il s’était affreusement ennuyé, et lui demandait avec effroi si elle n’était pas malade et pourquoi sa figure était si triste. Puis ils dînaient en tête-à-tête. Après dîner, il se couchait sur l’ottomane et fumait. Elle s’asseyait près de lui et lui racontait les événements à voix basse.
Les jours les plus heureux étaient maintenant pour lui les dimanches et les fêtes, alors qu’il restait à la maison du matin au soir. Ces jours-là, il participait à une vie naïve, infiniment agréable, qui lui rappelait les idylles et les pastorales. Il observait sans se lasser sa sage et positive Mânia qui arrangeait leur nid. Voulant montrer qu’il était bon à quelque chose à la maison, il entreprenait quelque chose d’inutile comme de sortir de la remise la charrette anglaise, et il l’examinait de tous côtés. Manioûssia, nantie de trois vaches, avait établi chez elle une véritable laiterie et gardait à la cave et dans le garde-manger beaucoup de pots de lait et de pots de crème pour faire du beurre. Parfois, Nikîtine, par plaisanterie, lui demandait un verre de lait. Elle s’effarait parce que ce n’était pas dans l’ordre prévu, mais il l’embrassait en riant et lui disait :
– Allons, je plaisante, mon trésor ; je plaisante !
Ou bien il se moquait de son excès d’ordre, lorsque, découvrant au buffet quelque bout de saucisson ou de fromage, dur comme la pierre, elle disait gravement :
– On le mangera à la cuisine.
Il lui observait qu’un morceau aussi petit n’était bon qu’à mettre dans une souricière, mais elle repartait en démontrant que les hommes n’entendent rien à la direction d’une maison, et que l’on n’effrayerait pas les domestiques en leur donnant des pouds de victuailles[56]. Il en convenait et l’embrassait avec transport. Ce qu’elle disait de juste lui paraissait toujours extraordinaire ; ce qui ne s’accordait pas avec ses opinions, était, à son avis, charmant et attendrissant.