Parfois, d’humeur philosophique, il se mettait à raisonner sur quelque thème abstrait ; elle l’écoutait et le regardait dans les yeux avec curiosité.
– Ma joie, lui disait-il en caressant ses doigts menus, ou en détressant et retressant sa natte, je suis infiniment heureux ; mais je ne regarde pas ce bonheur comme quelque chose qui me soit tombé du ciel. C’est un phénomène tout naturel, conséquent et logique. Je crois que l’homme est l’artisan de son bonheur ; je recueille maintenant ce que j’ai fait. Oui, je le dis, sans affectation, j’ai créé moi-même ce bonheur et je le possède à juste titre. Tu connais mon passé. J’ai été orphelin. Pauvreté, enfance malheureuse, jeunesse triste, tout cela fut une lutte, fut la voie que je frayai vers le bonheur…
En octobre, le lycée fit une douloureuse perte. Hippolyte Hippolytych eut un érésipèle à la tête et mourut. Les deux derniers jours de sa vie, restant sans connaissance, il délira ; mais, dans son délire même, il ne dit que des choses connues :
– Le Volga se jette dans la mer Caspienne… Les chevaux mangent de l’avoine et du foin…
Au lycée, le jour de son enterrement, il n’y eut pas classe. Ses collègues et les élèves portèrent le cercueil et son couvercle ; et, sur tout le parcours, jusqu’au cimetière, le chœur du lycée chanta le Miserere.
Trois prêtres, deux diacres, tout le lycée et les chantres de la cathédrale, dans leur cafetan uniforme, figuraient au cortège. En voyant cet enterrement pompeux, les passants se signaient et disaient :
– Que Dieu donne à chacun une pareille mort !
Revenu du cimetière, Nikîtine, ému, tira de son bureau son journal et écrivit :
« On vient de mettre en terre Hippolyte Hippolytovitch[57] Ryjîtski. Paix à ton âme, modeste et laborieux travailleur ! Mânia, Vâria, toutes les femmes qui assistaient aux obsèques, pleuraient sincèrement, peut-être parce qu’aucune femme n’a aimé cet homme, peu intéressant et accablé par le sort. Je voulais dire sur la tombe de mon collègue quelques mots émus, mais on me prévint que cela pourrait déplaire au proviseur qui n’aimait pas le défunt. Il me semble que, depuis mon mariage, c’est la première fois que j’ai le cœur gros. »
Puis, de tout le reste de l’année scolaire, il n’y eut aucun événement notoire.
L’hiver était indécis, sans fortes gelées ; rien que de la neige pourrie. La veille de l’Épiphanie par exemple, le vent, comme en automne, gémit plaintivement toute la nuit, et l’eau dégoutta des toits. Le matin, pendant la Bénédiction des eaux[58], la police ne laissa personne aller sur la rivière, car on disait que la glace, soulevée, allait rompre, et devenait noire. Malgré le mauvais temps, Nikîtine était aussi heureux qu’en été. Il eut même une distraction de plus : il apprit à jouer au vinnte[59].
Une seule chose le tracassait, le mettait en colère et l’empêchait sans doute d’être complètement heureux : c’étaient les chiens et les chats que sa femme avait amenés. Il traînait toujours dans les chambres, surtout le matin, une odeur de ménagerie que rien ne pouvait dissiper. Les chats se battaient souvent avec les chiens. On donnait dix fois par jour à manger à la méchante Moûchka ; elle faisait mine, comme avant, de ne pas connaître Nikîtine, et aboyait après lui : Rrr… nga-nga-nga…
Pendant le grand carême, Nikîtine, un soir vers minuit, rentrait du cercle à la maison. Il pleuvait. Il faisait sale et sombre. Nikîtine se sentait d’humeur maussade et ne pouvait comprendre à quoi cela tenait. Était-ce parce qu’il avait perdu douze roubles ou parce que son partenaire lui avait dit, faisant allusion à la dot de sa femme, que les poules ne pourraient pas manger tout son argent ? Il ne regrettait pas les douze roubles, et, dans les paroles du partenaire, il n’y avait rien d’offensant ; mais, malgré tout, cela lui était désagréable. Il n’avait pas envie de rentrer.
– Fi ! prononça-t-il en s’arrêtant sous un réverbère, comme c’est mal !
Il se dit qu’il ne regrettait pas les douze roubles parce qu’ils ne lui avaient rien coûté. S’il était un ouvrier, il saurait le prix de chaque copek et ne serait pas indifférent au gain ou à la perte.
Oui, songeait-il, tout son bonheur ne lui avait rien coûté ; il lui était échu gratuitement et était en réalité pour lui un luxe semblable à des remèdes pour un homme qui est bien portant.
S’il eût été, comme la majeure partie des gens, harcelé par le souci de la bouchée de pain ; s’il eût dû lutter pour son existence ; si son échine et sa poitrine eussent été endolories par le travail ; alors le souper, l’appartement chaud et engageant, la vie de famille eussent été pour lui un besoin, une récompense et la parure de sa vie. À l’heure présente, tout cela avait pour lui un sens incompréhensible et étrange.
« Fi, comme c’est mal ! » répéta-t-il, comprenant que, par elles-mêmes, ces réflexions ne présageaient rien de bon.
Quand il arriva chez lui, Mânia était au lit. Elle respirait régulièrement, souriait, et dormait apparemment avec beaucoup d’aise. Près d’elle, roulé en boule, était couché et ronronnait un chat blanc. Tandis que Nikîtine allumait une bougie et une cigarette, Mânia se réveilla et but avidement un verre d’eau :
– J’ai trop mangé de pâte de fruits, dit-elle en riant. Tu viens de chez les nôtres ? demanda-t-elle au bout d’un instant.
Nikîtine savait que le capitaine Poliânnski, sur lequel Vâria comptait beaucoup ces derniers temps, venait d’être nommé dans une garnison de l’ouest et faisait ses visites de départ. On était, pour cette raison, triste, chez son beau-père.
– Vâria est venue ce soir, dit Mânia s’asseyant dans son lit. Elle ne dit rien, mais, à sa figure, on voit combien elle souffre, la pauvre ! Je déteste ce Poliânnski. Il est gros, bouffi, et, quand il marche ou danse, ses joues tremblent… Ce n’est pas mon héros ; néanmoins je le tenais pour un galant homme.
– Je le tiens encore pour tel, dit Nikîtine.
– Pourquoi donc agit-il si mal avec Vâria ?
– En quoi, mal ? demanda Nikîtine, commençant à s’irriter contre le chat blanc qui s’étirait, faisant le gros dos. Autant que je sache, il n’a fait ni déclaration ni promesse.
– Pourquoi donc venait-il si souvent à la maison ?… S’il n’avait pas l’intention de se marier, il ne devait pas venir.
Nikîtine souffla la bougie et se coucha. Mais il n’avait envie ni de dormir ni de rester couché. Il lui semblait que sa tête était énorme et vide, comme un hangar, et qu’il y errait, sous forme de longues ombres, des idées nouvelles, singulières.
Il songeait que, en dehors de la douce clarté de la lampe, souriant au paisible bonheur de la famille, que hors de ce petit monde où il vivait tranquille et gâté comme le chat blanc, il en était un autre… Et, soudain, il désira passionnément, avec angoisse, être dans cet autre monde pour y travailler dans une usine ou un grand atelier, pour y parler du haut d’une chaire, écrire, imprimer, faire du bruit, se fatiguer et souffrir…
Il voulait quelque chose qui l’eût empoigné jusqu’à l’oubli de soi-même, qui l’eût rendu indifférent à son bonheur qui ne lui donnait que des sensations si monotones… Et, dans son imagination, se dressa comme vivant Chèbâldine, rasé, qui articulait avec horreur :
– Vous n’avez pas même lu Lessing ! Comme vous êtes peu au courant ! Mon Dieu, comme vous êtes encroûté !
Mânia but de l’eau une seconde fois. Nikîtine jeta un regard sur son cou, ses épaules rondes, sa poitrine ferme, et se rappela les mots que le général de brigade avait dits naguère à l’église : une rose.
– Une rose ! murmura-t-il en riant.