En réponse, sous le lit, Moûchka, ensommeillée, grogna :
– Rrr… nga-nga-nga…
L’âme martelée par une forte irritation, il voulut dire à Mânia quelque chose de rude et même la battre ; son cœur se mit à palpiter vivement.
– Alors, demanda-t-il en se contenant, quand je venais chez vous, je devais absolument me marier avec vous ?
– Naturellement ; tu le comprends très bien.
– Charmant ! (Et une minute après il répéta :) Charmant !
Pour ne rien dire de trop et pour que son cœur se calmât, Nikîtine passa dans son cabinet de travail et s’y étendit sur l’ottomane, sans oreiller. Ensuite, il s’étendit par terre, sur le tapis.
« Quelle absurdité ! dit-il, cherchant à se tranquilliser. Tu es professeur, tu travailles à une œuvre des plus nobles… De quel autre monde as-tu besoin ?… Que vas-tu chercher ? »
Mais il se répondit aussitôt avec assurance qu’il n’était pas un professeur, mais un fonctionnaire, aussi dénué de personnalité et de talent que le Tchèque, professeur de grec. Jamais il n’avait eu de vocation pour le professorat. Il n’entendait rien à la pédagogie et ne s’y intéressait pas. Il ne savait pas comment il faut s’y prendre avec les enfants. Le sens de ce qu’il enseignait lui était inconnu ; peut-être même enseignait-il ce qu’il ne faut pas. Feu Hippolyte Hippolytych était franchement borné et tous ses collègues et élèves le savaient, savaient ce que l’on pouvait en attendre ; mais, lui, Nikîtine, semblable au Tchèque, savait masquer sa bêtise et duper habilement tout le monde, faisant mine que, Dieu merci, tout allait bien. Ces nouvelles idées l’effrayaient. Il les repoussait, les qualifiait de stupides et pensait que tout cela provenait de ses nerfs, et qu’il en rirait lui-même quand ce serait passé…
Effectivement, vers le matin, il riait de sa nervosité et se traitait de femmelette. Mais il était clair pour lui, cependant, que sa quiétude était perdue, probablement à jamais, et que, dans cette maison à deux étages, le bonheur pour lui n’était plus possible.
Il devina que l’illusion était passée, et qu’une vie nouvelle, consciente et nerveuse commençait, qui ne s’harmoniserait pas avec son repos et son bonheur personnel.
Le lendemain, dimanche, il alla à la chapelle du lycée et y rencontra le proviseur et ses collègues. Il lui sembla qu’ils étaient uniquement occupés tous à cacher avec soin leur ignorance et leur mécontentement de la vie ; et, Nikîtine lui-même, pour ne pas déceler son inquiétude, souriait agréablement et parlait de futilités. Il alla ensuite à la gare, y vit l’arrivée et le départ d’un train-poste ; et il lui était agréable d’être seul et de n’avoir à parler à personne.
Chez lui il trouva son beau-père et Vâria qui étaient venus dîner. Vâria avait les yeux rouges et se plaignait d’avoir mal de tête. Chèlestov mangeait beaucoup et parlait des jeunes gens d’à présent, sur lesquels on ne peut pas compter et qui ne sont pas des gentlemen.
– C’est une ignominie ! déclara-t-il. Je le lui dirai tout cru : c’est une ignominie, monsieur !
Nikîtine souriait agréablement et aidait Mânia à faire bon accueil à ses hôtes ; mais, après dîner, il se retira dans son bureau et s’y enferma.
Le soleil de mars brillait avec éclat, et, à travers les vitres, ses rayons brûlants tombaient sur sa table. On n’était que le 20, et, déjà, les voitures avaient remplacé les traîneaux ; les étourneaux ramageaient au jardin. Il semblait à Nikîtine que Manioûssia allait entrer à l’instant, le prendre par le cou, dire que les chevaux de selle ou la charrette anglaise attendaient à la porte et demander ce qu’il fallait mettre pour ne pas prendre froid.
Le printemps s’annonçait aussi merveilleux que l’année précédente et promettait les mêmes joies… Mais Nikîtine pensait qu’il serait bon maintenant de prendre un congé, de partir pour Moscou et de s’y installer au Néglinnyi-prospekt à l’hôtel qu’il connaissait.
Dans la pièce voisine, on buvait du café et on parlait du capitaine Poliânnski. Nikîtine, tâchant de ne pas comprendre, écrivit dans son journal :
« Où suis-je, mon Dieu ! Seule m’entoure la platitude, rien que la platitude. Gens ennuyeux, gens de rien ; pots de lait, pots de crème, cancrelas, femmes sottes… Il n’y a rien de plus effroyable, de plus outrageant, de plus angoissant que la platitude. Il faut m’enfuir d’ici, m’enfuir aujourd’hui même, ou je deviendrai fou ! »
1894.
LA MAISON À MEZZANINE
RÉCIT D’UN PEINTRE
I
Il y a de cela six à sept ans, j’habitai, dans un des districts du gouvernement de T… le domaine du propriétaire Biélokoûrov. C’était un jeune homme qui se levait de grand matin, portait une redingote paysanne, buvait de la bière le soir et se plaignait sans cesse qu’il ne trouvait nulle part, ni en personne, de sympathie.
Il demeurait dans le pavillon du jardin et, moi, j’étais installé dans la vieille maison de maîtres dans une grande salle à colonnes où il n’y avait d’autres meubles qu’un large divan sur lequel je couchais, et une table sur laquelle j’étalais des réussites. Même par le plus grand calme, quelque chose y bourdonnait toujours dans les vieux calorifères de système Amossov, et, lorsqu’il tonnait, toute la maison tremblait et semblait s’écrouler. C’était un peu effrayant, surtout la nuit, quand des éclairs illuminaient soudain les dix grandes fenêtres.
Voué par le destin à un désœuvrement constant, je ne faisais positivement rien. Je regardais des heures entières, par les fenêtres, les oiseaux, les allées ; je lisais tout ce qu’on m’apportait de la poste ; et je dormais. Parfois je quittais la maison et errais au hasard jusqu’au soir, tard.
Une fois, en rentrant, je me trouvai à l’improviste dans une propriété inconnue. Le soleil commençait à décliner et les ombres du soir s’allongeaient sur les seigles en fleurs. Deux rangées de vieux sapins, très hauts, plantés très près les uns des autres, formaient une sorte de double muraille et une belle allée sévère. Je franchis aisément la haie de clôture et m’engageai dans l’allée, glissant sur les aiguilles des sapins, qui faisaient à la terre une couverture d’un pouce. C’était le calme, l’obscurité, et sur les cimes seulement tremblait, de loin en loin, une lumière dorée qui s’irisait dans des toiles d’araignées. Cela sentait fortement, à en suffoquer, les aiguilles de sapins.
Je tournai ensuite dans une longue allée de tilleuls. Là aussi l’abandon, le passé. Les feuilles de l’année précédente criaient tristement sous les pieds, et maintenant, au crépuscule, des ombres s’amassaient entre les arbres. À droite, dans le vieux verger, un loriot, probablement vieux lui aussi, chantait d’une voix faible et fatiguée. Je me trouvai au bout de l’allée de tilleuls et je longeai une maison blanche, à véranda et à mezzanine.
Et devant moi, se déroulèrent soudain une cour seigneuriale, un vaste étang avec sa cabine de bains, entouré d’une multitude de saules verts, un village au delà, avec un clocher mince, au haut duquel flambait une croix, reflétant le soleil couchant. Le charme de quelque chose de proche, de très familier, agit sur moi en un instant comme si j’avais déjà vu ce tableau dans mon enfance.
Près de la vieille porte en pierres blanches, décorée de têtes de lions, qui donnait accès dans les champs, se trouvaient deux jeunes filles. L’une d’elles, la plus âgée, mince, pâle, très belle, avec une gerbe de cheveux châtains et une petite bouche obstinée, avait une expression sévère, et fit à peine attention à moi ; mais l’autre, toute jeune encore – elle n’avait pas plus de dix-sept à dix-huit ans – mince elle aussi et pâle, la bouche grande et de grands yeux, me regarda avec étonnement quand je passai près d’elle. Elle dit quelque chose en anglais et se troubla. Et il me sembla que je connaissais depuis longtemps aussi ces deux gentilles figures. Je revins à la maison avec le sentiment d’avoir fait un beau rêve.