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Sa sœur Missiouss n’avait aucun souci et passait, comme moi, toute sa vie à ne rien faire. Le matin, dès qu’elle était levée, elle prenait un livre et lisait, assise sous la véranda, dans un fauteuil si profond que ses petits pieds touchaient à peine le sol. Ou bien, elle se blottissait avec son livre dans l’allée des tilleuls, ou s’en allait dans les champs. Elle lisait tout le jour avec avidité et on pouvait remarquer combien la lecture la fatiguait parce que, parfois, son regard était las, accablé, et que sa figure pâlissait fortement.

Quand j’arrivais, elle rougissait un peu en me voyant, posait son livre, et me regardant bien droit, avec ses grands yeux, elle me racontait ce qui était arrivé : que, par exemple, il y avait eu à l’office un feu de cheminée, ou qu’un ouvrier avait pris dans l’étang un gros poisson. En semaine, elle portait une blouse claire et une jupe gros bleu. Nous nous promenions ensemble ; nous cueillions des cerises pour faire des confitures ; nous allions en canot, et quand elle sautait pour attraper une cerise ou qu’elle ramait, on voyait, dans ses larges manches, ses bras minces et faibles. Ou bien, je faisais une étude, et elle se tenait près de moi et regardait avec admiration.

Un dimanche, à la fin de juillet, je vins chez les Voltchanînov le matin, vers neuf heures. J’errai dans le parc sans approcher de la maison, cherchant des mousserons dont il y avait abondance cet été-là, et je mettais des marques près d’eux pour venir les ramasser ensuite avec Gènia. Un vent chaud soufflait. Je vis Gènia et sa mère, toutes deux en claires robes de fêtes revenir de l’église ; Gènia retenait son chapeau à cause du vent. Puis j’entendis que l’on prenait le thé sous la véranda.

Pour moi, homme insouciant, cherchant un prétexte à son désœuvrement continuel, ces matins de fête d’été étaient, à la campagne, toujours attrayants. Lorsque, encore humide de rosée, le jardin bien vert brille au soleil et semble heureux ; lorsqu’on sent, auprès de la maison, le réséda et les lauriers-roses ; quand les jeunes gens, revenus de l’église, prennent le thé au jardin ; quand tout le monde est gai et très gentiment habillé, et que l’on sait que tout ce beau monde bien portant et bien nourri, ne fera rien de toute la journée, on souhaite que cela dure ainsi toute la vie. C’est ce que je pensais, et je me promenais dans le parc, prêt à continuer ainsi sans but toute la journée, tout l’été…

Gènia arriva avec un panier. Elle avait l’air de savoir ou de pressentir qu’elle me trouverait au jardin. Nous ramassâmes des champignons en causant, et, lorsqu’elle me demandait quelque chose, elle se mettait devant moi pour me bien voir.

– Hier, me dit-elle, il y a eu un miracle au village. Pélaguèia, la boiteuse, souffrait depuis un an ; ni médecin ni remède n’y faisaient rien, et, hier, une vieille a murmuré quelques paroles et tout est passé.

– Cela n’est rien, dis-je. Il ne faut pas chercher des miracles auprès des malades et des vieilles seulement. La santé n’est-elle pas un miracle ? Et la vie elle-même ? Ce qui est incompréhensible est un miracle.

– Ce qui est incompréhensible ne vous effraie pas ?

– Non. J’aborde hardiment les phénomènes que je ne comprends pas, et je ne me subordonne pas à eux : je suis au-dessus d’eux. L’homme doit se sentir au-dessus des lions, des tigres, des étoiles, au-dessus de tout dans la nature, au dessus même de ce qui est incompréhensible et semble tenir du miracle ; sans quoi il n’est plus un homme, mais une souris craintive.

Gènia pensait qu’en qualité d’artiste, je savais beaucoup de choses et pouvais deviner ce que je ne savais pas. Elle voulait que je l’introduisisse dans la sphère de l’éternel, du beau, dans ce monde élevé qui, à son idée, m’était familier, et elle me parlait de Dieu, de la vie éternelle, du miracle. Et moi qui n’admets pas que moi et ma pensée soient anéantis à jamais, je répondais : « Oui, les hommes sont immortels ; oui, la vie éternelle nous attend. »

Elle écoutait, croyait et ne demandait pas de preuves.

Alors que nous rentrions à la maison, elle s’arrêta soudain et me dit :

– Lyda, n’est-ce pas, est une personne remarquable ! Je l’aime de toute mon âme et suis prête, à toute minute, à donner ma vie pour elle. Mais dites-moi, – Gènia toucha ma manche du doigt, – dites-moi pourquoi vous discutez toujours avec elle ?… Pourquoi vous fâchez-vous ?

– Parce qu’elle a tort.

Gènia secoua la tête et des larmes apparurent dans ses yeux.

– Comme c’est incompréhensible ! dit-elle.

Juste à ce moment-là, Lyda, rentrant, se trouvait près de l’entrée de la maison, la cravache à la main, belle, élancée, éclairée par le soleil, et elle donnait un ordre à un ouvrier.

Pressée et parlant haut, elle reçut quelques malades, puis, l’air affairé, préoccupé, elle parcourut les chambres, ouvrant une armoire, puis une autre, et elle monta dans la mezzanine. On l’appela et on la chercha longtemps pour dîner. Elle vint quand on avait déjà fini le potage.

Je me rappelle tous ces détails, je ne sais pourquoi, et je les aime ; et je me rappelle au vif toute cette journée, bien qu’il ne s’y soit passé rien de particulier.

Après le dîner, Gènia lut, étendue dans le fauteuil profond, et moi j’étais assis sur la première marche de la véranda. Nous nous taisions. Tout le ciel se couvrit de nuages et une pluie menue et rare se mit à tomber. Il faisait chaud, le vent s’était calmé depuis longtemps et il semblait que cette journée ne finirait jamais. Ekhatérîna Pâvlovna, à moitié endormie, tenant un éventail, vint nous rejoindre sous la véranda.

– Oh ! maman, dit Gènia, en lui baisant la main, ça ne te vaut rien de dormir le jour.

Elles s’adoraient. Quand l’une allait au jardin, l’autre, sous la véranda, sondant les arbres du regard, appelait : « Aou, Gènia ! » ou bien « Petite maman, où es-tu ? » Elles priaient toujours ensemble, étaient également croyantes ; elles se comprenaient même quand elles ne disaient rien, et elles se comportaient de même avec les gens. Ekhatérîna Pâvlovna s’habitua elle aussi et s’attacha vite à moi. Quand je ne venais pas de deux ou trois jours, elle envoyait savoir si j’étais bien portant. Elle regardait mes études avec ravissement elle aussi, et me racontait avec la même volubilité et la même sincérité que Missious ce qui arrivait à la maison ; elle me confiait ses secrets.

Elle était en admiration devant sa fille aînée. Lyda ne caressait jamais personne et ne parlait jamais que sérieusement. Elle vivait sa vie personnelle, et, pour sa mère et sa sœur, elle demeurait un être aussi sacré, aussi énigmatique que l’est pour les matelots leur amiral qui reste toujours dans le carré.

– Notre Lyda est une personne remarquable, n’est-ce pas ? disait souvent la mère.

Et tandis que la pluie gouttelait, nous parlions de Lyda.

– C’est une personne remarquable, dit-elle. (Et, d’un ton de conspirateur, après avoir regardé craintivement autour d’elle, elle ajouta) : On peut chercher sa pareille en plein jour avec une lumière, et, pourtant, savez-vous, je commence à être un peu inquiète. L’école, les pharmacies, les livres, tout cela est bon ; mais pourquoi le pousser à l’extrême. Elle a près de vingt-quatre ans ; il est temps de songer sérieusement à soi. Avec les livres et les pharmacies on ne remarque pas que le temps passe… Il faut se marier.