– L’instruction primaire pour les moujiks, les livres à pitoyables préceptes et adages, les dispensaires médicaux, ne peuvent, dis-je, diminuer ni l’ignorance ni la mortalité, de même que la lumière de vos fenêtres ne peut éclairer cet immense jardin. Vous ne donnez rien ; votre intrusion dans la vie de ces gens ne crée que de nouveaux besoins, une nouvelle raison de travailler.
– Ah ! mon Dieu, dit Lyda avec dépit, il faut bien faire quelque chose !
Et au son de sa voix, il était sensible qu’elle tenait mes raisonnements comme nuls et qu’elle les dédaignait.
– Il faut, dis-je, affranchir les gens du pénible labeur physique ; il faut alléger leur joug, leur donner du répit pour qu’ils ne passent pas toute leur existence près des fours, des auges, et aux champs, pour qu’ils aient le temps de penser à leur âme et à Dieu, et celui de faire paraître plus largement leurs qualités morales. L’activité spirituelle est la vocation de tout homme, ainsi que la recherche constante de la vérité et du sens de la vie. Débarrassez-les du travail animal, grossier ; faites qu’ils se sentent libres, et vous verrez quelle dérision sont, en somme, vos petits livres et vos petites pharmacies de rien du tout ! Dès que l’homme prend conscience de sa véritable vocation, seuls la religion, la science, l’art, peuvent le contenter, et non ces vétilles.
– Affranchir l’homme du labeur ! dit-elle en souriant, est-ce possible ?
– Oui. Il n’y a qu’à en assumer une part. Si nous tous, gens de ville et gens de campagne, tous sans exception, nous convenions de partager le labeur général que dépense l’humanité à satisfaire ses besoins physiques, peut-être n’y aurait-il pas pour chacun de nous plus de deux à trois heures de travail par jour. Imaginez que nous tous, riches et pauvres, nous ne travaillions que trois heures par jour, et que le reste du temps soit libre ; figurez-vous que, pour dépendre encore moins de notre corps et moins travailler, nous inventions des machines transformant le travail, et que nous tâchions de réduire au minimum le nombre de nos besoins ; nous nous endurcirions et tremperions nos enfants pour qu’ils ne craignent ni la faim, ni le froid, et pour que nous ne tremblions pas continuellement pour leur santé, comme tremblent Ânna, Mâvra, Pélaguèia. Imaginez-vous que nous ne nous soignions plus, qu’il n’y ait plus ni pharmacies, ni manufactures de tabac, ni distilleries ; combien de temps libre au bout du compte nous resterait-il ! Tous réunis, nous consacrerions alors tout ce loisir aux sciences et aux arts. Ainsi que les moujiks réparent parfois les routes en commun, ainsi nous chercherions tous, en communauté, la vérité et le sens de la vie ; et – j’en suis convaincu – la vérité serait bien vite trouvée. L’homme serait bien vite délivré de cette continuelle peur de la mort, douloureuse et opprimante, et même de la mort elle-même.
– Pourtant, dit Lyda, vous vous contredisez ; vous ne parlez que de science et vous rejetez l’instruction !
– L’instruction primaire, qui ne donne à l’homme que la possibilité de lire les enseignes des cabarets et, parfois, des livres qu’il ne comprend pas, une pareille instruction a été pratiquée chez nous depuis Rurik. Il y a longtemps que le Petroûchka de Gôgol[61] sait lire, et pourtant la campagne est restée jusqu’à maintenant telle qu’elle était au temps de Rurik. Ce n’est pas l’instruction primaire dont il est besoin ; c’est la liberté, afin d’obtenir une large manifestation des facultés spirituelles ; ce ne sont pas des écoles qu’il faut, mais des universités.
– Vous rejetez aussi la médecine ?
– Oui, elle ne devrait s’occuper que de l’étude des maladies en tant que phénomènes et non de leur guérison. S’il faut soigner à tout prix, ce n’est pas aux maladies qu’il faut s’en prendre, mais à leurs causes. Écartez la principale cause, le travail physique, et il n’y aura plus de maladies. Je n’admets pas une science qui soigne, dis-je, excité. Les sciences et les arts véritables tendent, non à des fins passagères, particulières, mais à l’éternel et à l’universel ; ils cherchent la vérité et le sens de la vie ; ils cherchent Dieu et l’âme ; et quand on les attelle aux questions du jour, aux petites pharmacies et aux petites bibliothèques rurales, ils ne font que compliquer la vie et l’encombrer. Nous avons beaucoup de médecins, de pharmaciens, d’hommes de loi ; il y a beaucoup de gens sachant lire et écrire ; mais il n’y a presque pas de biologistes, de mathématiciens, de philosophes, de poètes. Tout l’esprit, toute l’énergie spirituelle, tendent à la satisfaction des besoins passagers, momentanés… Le travail des savants, des écrivains, des artistes, bouillonne. Grâce à eux, les commodités de la vie croissent chaque jour, les exigences physiques augmentent, et, cependant, on est encore loin de la vérité. Et l’homme reste le plus féroce et le plus malpropre des animaux ; et tout aboutit à ce que l’humanité, en majorité, dégénère et perd à jamais toute possibilité de vivre. En de pareilles conditions, la vie de l’artiste n’a pas de sens, et, plus il a de talent, plus son rôle est terrible et incompréhensible. Il se trouve qu’il travaille, tout compte fait, pour la distraction de cet animal féroce et malpropre, et consolide l’ordre existant. Aussi ne veux-je pas travailler, et je ne travaillerai pas… Il ne faut rien, hormis que la terre s’effondre au fin fond du Tartare.
– Missiousska[62], sors d’ici, dit Lyda à sa sœur, trouvant évidemment que mes propos étaient malfaisants pour une fille aussi jeune.
Gènia regarda tristement sa sœur et sa mère, et sortit :
– On dit ordinairement de charmantes choses de ce genre, repartit Lyda quand on veut justifier son indifférence. Décrier les hôpitaux et les écoles est plus facile que d’instruire et de soigner les gens.
– C’est vrai, Lyda, acquiesça la mère, c’est vrai.
– Vous menacez de ne plus travailler, continua Lyda ; il est visible que vous mettez à très haut prix votre travail. Cessons donc de discuter. Nous ne nous entendrons jamais, puisque je mets au-dessus de tous les paysages du monde la plus incomplète de toutes ces petites pharmacies et de ces petites bibliothèques sur lesquelles vous venez de vous exprimer avec tant de dédain.
Et, tout de suite, s’adressant à sa mère, elle dit d’un ton tout différent :
– Le prince a beaucoup maigri ; il a fortement changé depuis qu’il était ici ; on l’envoie à Vichy.
Elle parlait du prince à sa mère pour ne pas continuer à me parler. Sa figure brûlait et, pour cacher son émotion, elle se pencha très bas vers la table, faisant semblant de lire le journal, tout à fait comme si elle eût été myope. Ma présence lui était désagréable ; je pris congé et partis. IV
La nuit était calme. Le village, là-bas, dormait déjà ; on ne voyait pas un feu ; seuls luisaient sur l’étang les faibles reflets des étoiles. Devant la porte aux têtes de lions se trouvait Gènia, immobile. Elle m’attendait pour me reconduire.
– Au village tout le monde dort, dis-je, essayant de distinguer sa figure dans l’obscurité.
Et je vis, fixés sur moi, ses yeux noirs et mélancoliques.
– Le cabaretier lui-même et le voleur de chevaux dorment tranquillement, mais nous, gens comme il faut, nous nous irritons les uns contre les autres, et nous discutons.
Cette nuit d’août était triste parce que l’on sentait déjà l’automne. La lune, couverte d’un nuage pourpré, se levait ; elle éclairait à peine la route et les sombres champs de blé que cette route coupait. Il y avait souvent des étoiles filantes. Gènia marchait à côté de moi ; elle tâchait de ne pas regarder le ciel pour ne pas voir tomber les étoiles, ce dont elle avait peur.