– Il me semble que vous avez raison, dit-elle, frissonnante à l’humidité. Si les hommes, tous ensemble, pouvaient se livrer à l’activité spirituelle, il ne resterait bientôt rien d’inconnu.
– Évidemment. Nous sommes des êtres supérieurs, et si nous concevions vraiment toute la force du génie humain et ne vivions que pour atteindre les buts les plus élevés, nous deviendrions à la fin égaux aux dieux. Mais cela n’arrivera jamais. L’homme dégénérera, et il ne restera même pas trace de son génie.
Quand on ne vit plus la porte aux lions, Gènia s’arrêta et me serra la main hâtivement.
– Bonne nuit, dit-elle, tremblante.
Elle n’avait sur ses épaules qu’une blouse, et elle frissonnait. Venez nous voir demain.
Je ressentis de l’angoisse à penser que j’allais rester seul, fâché, mécontent de moi-même et des gens, et je fis en sorte, moi aussi, de ne pas voir tomber les étoiles filantes.
– Restez encore une minute, lui dis-je, je vous en prie.
J’aimais Gènia. Je l’aimais sans doute parce qu’elle venait à ma rencontre et me reconduisait, et parce qu’elle me regardait avec tendresse et enchantement.
Comme son pâle visage, son col mince, ses mains maigres, sa faiblesse, son inaction, les livres qu’elle lisait, étaient beaux et me touchaient ! Et son esprit ! Je lui attribuais un esprit peu ordinaire. La largeur de ses idées m’enthousiasmait, peut-être parce qu’elle pensait autrement que la sévère et belle Lyda, qui ne m’aimait pas.
Il plaisait à Gènia que je sois peintre ; mon talent l’avait conquise, et je voulais passionnément ne peindre que pour elle. Je revins à elle comme à une petite reine qui allait régner avec moi, sur ces arbres, ces champs, cette buée, l’aube, sur cette nature merveilleuse, enchanteresse, au milieu de laquelle je me sentais, jusqu’à maintenant, désespérément seul et inutile.
– Restez encore une minute, lui demandai-je ; je vous en supplie.
J’enlevai mon pardessus et en couvris ses épaules tremblantes. Elle, craignant d’être ridicule et laide sous un pardessus d’homme, se mit à rire et le fit tomber ; et, à ce moment-là, je l’étreignis et couvris de baisers son visage, ses épaules, ses mains.
– À demain ! chuchota-t-elle.
Et prudemment, comme si elle craignait de troubler la tranquillité de la nuit, elle m’embrassa.
– Nous n’avons pas de secrets les unes pour les autres, dit-elle, il va falloir que je raconte tout de suite tout à maman et à ma sœur… C’est terrible ! Maman, ce ne sera rien ; maman vous aime ; mais Lyda…
Elle se mit à courir vers la porte.
– Adieu ! cria-t-elle.
Et, pendant deux minutes je l’écoutai courir. Je ne voulais pas rentrer et n’avais rien à faire. Je restai un peu à méditer, puis je revins lentement en arrière pour voir la maison dans laquelle elle vivait, la chère, naïve et vieille maison qui, semblait-il, me regardait des fenêtres de sa mezzanine comme avec des yeux et comprenait tout. Je passai devant la véranda ; je m’assis sur le banc près du tennis, dans l’ombre d’un vieil ormeau ; et, de là, je regagnai la maison. Dans les fenêtres de la mezzanine, qu’habitait Missiouss, brilla une clarté vive, puis une clarté adoucie, verte ; on venait de mettre l’abat-jour sur la lampe. Des ombres se murent… J’étais plein de tendresse, d’apaisement, de satisfaction de moi-même, content d’avoir su m’enthousiasmer et d’aimer ; et, en même temps, je ressentis de la gêne à l’idée qu’à ce même moment, à quelques pas de moi, dans une des chambres de cette maison se trouvait Lyda qui ne m’aimait pas, et, peut-être, me haïssait. Je restais assis, m’attendant sans cesse à voir sortir Gènia. Je prêtais l’oreille et il me semblait que l’on parlait dans la mezzanine.
Près d’une heure s’écoula. La lumière verte s’éteignit et l’on ne vit plus d’ombres. La lune était déjà haute au-dessus de la maison, éclairant le jardin endormi et les allées ; on distinguait nettement les dahlias et les roses du parterre qui semblaient tous d’une couleur uniforme. Il commença à faire très frais ; je sortis du jardin. Je ramassai en chemin mon pardessus et m’acheminai sans me presser vers la maison.
Lorsque, le lendemain après dîner, je vins chez les Voltchanînov, la porte vitrée était grande ouverte. Je restai assis sous la véranda, attendant que, d’une minute à l’autre, apparût Gènia, derrière le parterre, sur l’emplacement du tennis ou dans une des allées, ou que sa voix résonnât dans une des chambres ; puis, je passai au salon, dans la salle à manger. Il n’y avait personne. De la salle à manger, je passai par le long couloir dans le vestibule ; puis je revins. Dans le couloir, il y avait plusieurs portes, et, derrière l’une, j’entendis la voix de Lyda.
« Au corbeau, quelque part… Dieu…, disait-elle à haute voix, et avec des temps, en dictant sans doute… Dieu envoya… un petit… mor-ceau de fro-mage… Au corbeau, quelque part… »[63]
– Qui est là ? demanda-t-elle soudain, ayant entendu mes pas.
– C’est moi.
– Ah ! pardon, je ne puis venir tout de suite ; je fais travailler Dâcha.
– Votre mère est-elle au jardin ?
– Non, elle est partie ce matin avec ma sœur ; elles vont chez notre tante qui habite le gouvernement de Pénnza. Et en hiver, ajouta-t-elle après un silence, elles iront probablement à l’étranger.
« Au corbeau, quelque part… Dieu envoya… un petit mor-ceau de fro-mage… Tu as écrit ? »
Je sortis dans le vestibule et, sans songer à rien, je restai debout, et regardai l’étang et le village.
Et à mes oreilles arrivaient les mots : « Un petit morceau de fromage… Au corbeau quelque part, Dieu envoya un petit morceau de fromage… »
Et je partis de la propriété par le même chemin que j’y étais arrivé jadis, mais en sens inverse. D’abord je passai de la cour dans le jardin ; je longeai la maison, et entrai dans l’allée de tilleuls…
Là, un gamin me rejoignit et me remit un billet.
Je lus :
« J’ai tout raconté à ma sœur, et elle exige que je me sépare de vous. Je n’ai pas eu la force de la chagriner en désobéissant. Dieu vous donnera le bonheur, pardonnez-moi ! Si vous saviez comme nous pleurons amèrement, maman et moi. »
Ensuite ce fut la sombre allée de sapins, puis la haie trouée…
Sur le champ où jadis fleurissait le seigle et où carcaillaient les cailles, paissaient maintenant des vaches et des chevaux entravés. Çà et là, sur les collines luisaient d’un vert vif les blés d’hiver. Une humeur reposée, quotidienne, me revint, et j’eus honte de tout ce que j’étais allé dire chez les Voltchanînov ; et je ressentis comme avant l’ennui de vivre.
Rentré à la maison, je fis mes malles et partis le soir même pour Pétersbourg.
*
* *
Je n’ai jamais revu les Voltchanînov. Il n’y a pas longtemps, en allant en Crimée, je rencontrai dans le train Bièlokoûrov. Il portait comme toujours une redingote paysanne et une chemise brodée. Quand je lui demandai comment il allait, il me répondit : « Grâce à vos prières, ça va bien. » Nous causâmes. Il avait vendu sa propriété et en avait acheté une autre plus petite au nom de Lioubov Ivânovna. Il me dit peu de choses des Voltchanînov. Lyda, comme avant, habitait Chelkôvka ; elle faisait la classe aux enfants. Peu à peu, elle avait réussi à grouper autour d’elle un cercle de gens sympathisant avec elle, formant un parti solide, qui, aux dernières élections provinciales, avaient blackboulé ce Balâguine dans les mains duquel avait été jusqu’alors le district. De Gènia, Biélokoûrov sut seulement me dire qu’elle n’habitait pas Chelkôvka ; elle était on ne sait où.
Moi, je commence à oublier la maison à la mezzanine et parfois seulement, quand je peins ou lis, soudain, sans rime ni raison, je me rappelle la lumière verte à la fenêtre ou le bruit de mes pas, résonnant dans les champs, la nuit, lorsque, amoureux, je rentrais chez moi, me frottant les mains à cause du froid.