Et, plus rarement encore, pendant les minutes où la solitude me pèse et où je suis triste, je me souviens vaguement ; et il me semble peu à peu, Dieu sait pourquoi, qu’on se souvient aussi de moi, qu’on m’attend, et que nous nous reverrons…
Missiouss, où es-tu ?
1896.
MA VIE – RÉCIT D’UN PROVINCIAL
I
Le directeur me dit :
– Je ne vous garde que par estime pour votre vénéré père, sans cela, il y a longtemps que je vous aurais fait voler en l’air.
Je lui répondis :
– Vous me flattez, Excellence, en supposant que je puisse m’envoler dans les airs.
Et j’entendis qu’il ajoutait :
– Faites sortir ce monsieur, il me porte sur les nerfs.
Deux jours après, je fus renvoyé.
Ainsi, depuis le temps où je fus tenu pour adulte, je changeai dix fois d’emploi, au grand désespoir de mon père, l’architecte de la ville.
J’avais passé par différentes administrations, mais mes dix emplois se ressemblaient comme des gouttes d’eau : il fallait rester assis, écrire, entendre des observations bêtes ou grossières, en attendant le jour qu’on me renvoyât.
Mon père, quand j’entrai chez lui, était profondément enfoui dans son fauteuil, les yeux clos. Sa figure maigre, sèche, avec un reflet violacé aux endroits rasés (il ressemblait à un vieil organiste catholique), exprimait l’humilité et la soumission.
Sans répondre à mon bonjour, et sans ouvrir les yeux, il me dit :
– Si ma chère femme, ta mère, était vivante, ta façon de vivre serait pour elle une source de continuelle affliction ; dans sa mort prématurée, je vois un dessein de Dieu. Dis-moi, malheureux, reprit-il en ouvrant les yeux, ce que je dois faire de toi ?
Naguère, quand j’étais plus jeune, mes parents et mes connaissances savaient ce qu’on devait faire de moi ; les uns me conseillaient de m’engager comme volontaire, les autres d’entrer dans une pharmacie, d’autres au télégraphe ; maintenant que j’avais vingt-cinq ans et grisonnais déjà aux tempes, et que j’avais été successivement et volontaire, et pharmacien, et télégraphiste, il semblait que j’eusse déjà tout épuisé sur la terre, et on ne me donnait plus de conseils : on se contentait de hocher la tête en soupirant.
– Que penses-tu de toi-même ? poursuivit mon père. Les jeunes gens de ton âge ont déjà une position sociale affermie, mais toi, regarde : tu es un prolétaire, un mendiant ; tu vis à ma charge !
Et, comme de coutume, il se mit à dire que les jeunes gens d’aujourd’hui se perdent par manque de foi, par matérialisme et par présomption, et qu’il faut supprimer les spectacles de société qui détournent les jeunes gens de la religion et de leurs devoirs.
– Demain, conclut-il, nous irons ensemble chez ton directeur ; tu t’excuseras et lui promettras de faire ton service consciencieusement. Tu ne dois pas rester un seul jour sans situation.
– Je vous prie de m’écouter, lui dis-je sombre, n’attendant rien de bon de cette conversation. Ce que vous appelez une situation constitue le privilège du capital et de l’instruction. Les gens pauvres et sans instruction gagnent leur pain par le travail physique ; je ne vois pas pourquoi je ferais exception à la règle.
– Quand tu commences à parler de travail physique, dit-il, avec irritation, cela devient bête et banal. Comprends donc, garçon stupide, tête sans cervelle, qu’il y a en toi, en dehors du travail physique, l’esprit divin, le feu sacré, qui te distinguent au plus haut degré d’un âne ou d’un reptile, et qui te rapprochent de la divinité ! Ton arrière-grand-père, le général Pôloznév, s’est battu à Borodino ; ton grand-père était poète, orateur, et maréchal de la noblesse ; ton oncle était pédagogue ; et moi, ton père, enfin, je suis architecte. Tous les Pôloznév se sont-ils transmis le feu sacré pour que tu l’éteignes ainsi ?
– Il faut être juste, lui dis-je ; il y a des millions d’hommes qui sont assujettis au travail physique.
– Bien, qu’ils le soient ! C’est qu’ils ne savent pas faire autre chose ; n’importe qui, même un imbécile fini et un malfaiteur, peut s’occuper de travail physique ; ce travail est le propre de l’esclave et du barbare, tandis que le feu sacré n’est donné qu’à peu de personnes !
Mais il était inutile de continuer cette conversation. Mon père avait une haute opinion de lui-même et ne croyait qu’à ses propres arguments. Je savais d’ailleurs fort bien que le dédain avec lequel il parlait du travail manuel tenait moins à des considérations sur le feu sacré, qu’à la peur secrète de me voir devenir ouvrier et faire parler de moi dans toute la ville. Le principal était que mes amis, depuis longtemps sortis de l’Université, étaient en bonnes voies (le fils du directeur de la Banque d’État était déjà assesseur de collège), et moi, fils unique, je n’étais rien. Il était inutile et désagréable de poursuivre la conversation, mais je demeurais assis et répondais mollement, espérant qu’on me comprendrait enfin.
Toute la question était claire et simple, et ne revenait qu’au moyen par lequel je me procurerais une bouchée de pain ; mais on n’apercevait pas cette simplicité-là ; et on me parlait, en arrondissant des phrases doucereuses, de Borodino, du feu sacré, de cet oncle, poète oublié, qui écrivait des vers faux et mauvais. On m’appelait grossièrement tête sans cervelle, et homme stupide… Et j’aurais tant voulu qu’on me comprît ! En dépit de tout, j’aime mon père et ma sœur ; et depuis mon enfance j’ai eu l’habitude de les consulter, – habitude dont je ne me déferai probablement jamais. – À tort ou à raison, je crains toujours de leur faire de la peine et je crains, quand je vois la nuque de mon père rougir d’émotion, qu’il ne soit frappé de congestion.
– Rester dans une chambre mal aérée, lui dis-je, copier et recopier, faire concurrence à une machine à écrire, c’est honteux et mortifiant. Peut-il être question là dedans de feu sacré ?
– Quoi qu’il en soit, dit mon père, c’est un travail intellectuel. Mais, assez ! finissons-en avec cette conversation… En tout cas, je te préviens que si tu n’entres pas derechef dans une administration, et si tu suis tes méprisables inclinations, ma fille et moi, nous te priverons de notre amour. Je te déshériterai ; je le jure par le vrai Dieu !
Tout à fait sincèrement, pour lui montrer la pureté des principes que je voulais suivre, je lui dis :
– La question d’héritage est pour moi sans importance ; je renonce à tout, d’avance.
Je ne sais pourquoi, et sans que je m’y attendisse du tout, ces mots parurent injurieux à mon père ; il devint cramoisi.
– N’ose pas me parler ainsi ! imbécile, cria-t-il d’une voix aiguë. Vaurien ! (Et rapidement, d’un geste adroit et coutumier, il me gifla sur les deux joues.) Tu commences à t’oublier !
Dans mon enfance, quand mon père me battait, je devais me tenir droit et le regarder en face. Maintenant aussi, tandis qu’il me battait, j’étais tout interdit ; et comme si j’étais toujours un enfant, je me tenais raide et tâchais de le regarder droit dans les yeux. Mon père était vieux et très maigre, mais ses muscles minces devaient être solides comme des courroies, parce qu’il faisait très mal quand il battait.
Je reculai dans l’antichambre ; il prit alors un parapluie et m’en frappa à plusieurs reprises à la tête et aux épaules. À ce moment, ma sœur ouvrit la porte du salon pour savoir la cause du bruit ; mais elle se détourna tout de suite avec une expression de terreur et de pitié, sans prononcer un mot pour ma défense.