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Mon intention de ne plus retourner au bureau et de commencer une vie nouvelle était inébranlable. Il ne restait qu’à choisir un genre de travail, et cela ne semblait pas particulièrement difficile. Il me paraissait que j’étais très robuste, résistant et apte aux plus durs labeurs. Une vie monotone, une nourriture détestable, dans la puanteur et la rudesse de l’entourage, avec l’idée constante du gain et du morceau de pain, m’attendaient. Et qui sait ? En revenant de mon travail par la Bolchâïa Dvoriânnskaïa (la grande rue de la Noblesse), j’envierais peut-être souvent l’ingénieur Dôljikov qui vivait de travail intellectuel ?

Mais en pensant à tous ces déboires futurs, j’étais gai. Naguère, j’avais rêvé d’une carrière libérale. Je m’imaginais maître d’école, médecin ou écrivain, mais ce ne furent là que des rêves. Le penchant aux distractions intellectuelles, – le théâtre, par exemple, et la lecture, – était développé en moi jusqu’à la passion ; mais je ne sais si j’avais de l’aptitude pour le travail de l’esprit. Au lycée, j’éprouvais une aversion si invincible pour la langue grecque que l’on dut me retirer de quatrième. Longtemps des professeurs vinrent me préparer pour la cinquième. À la fin, j’entrai dans diverses administrations, passant la majeure partie du temps à ne rien faire. Et l’on me disait que c’était là du travail intellectuel !…

Mon application, tant dans la sphère de l’étude que dans celle du service administratif, n’exigeait ni tension d’esprit, ni talent, ni aptitudes personnelles, ni élévation créatrice de l’esprit ; cette application était toute machinale. Je place une semblable activité au-dessous du travail physique. Je la méprise et ne crois pas une minute qu’elle puisse servir d’excuse à une vie oisive, insoucieuse, puisqu’elle n’est elle-même qu’un leurre, un des aspects de l’oisiveté. Je n’ai probablement jamais connu le véritable travail intellectuel…

Le soir vint. Nous habitions la Bolchâïa Dvoriânnskaïa. C’était la principale rue de la ville, et faute d’un jardin public convenable, notre beau monde[1] s’y promenait. Cette belle rue était une sorte de jardin ; elle était plantée des deux côtés de peupliers blancs qui embaumaient, surtout après la pluie. Par-dessus les palissades et les grilles se penchaient des acacias, de hauts lilas, des sainte-Lucie, et des pommiers. Le crépuscule de mai, la verdure nouvelle et tendre, semée d’ombres, l’odeur des lilas, le bourdonnement des hannetons, la tranquillité, la chaleur, comme tout cela semblait nouveau et extraordinaire chaque année, bien que tout cela se renouvelât au printemps ! Je me tenais près de la grille et regardais les promeneurs. Avec la plupart d’entre eux, j’avais grandi et polissonné ; mais maintenant ma familiarité aurait pu les troubler parce que j’étais habillé pauvrement et pas à la mode. On disait de mes pantalons étroits et de mes larges bottines disgracieuses que c’étaient des macaronis dans des bateaux. De plus, j’avais en ville mauvaise réputation parce que je n’avais pas de situation, que je jouais souvent au billard dans de mauvais estaminets, et aussi peut-être, parce qu’on m’avait conduit deux fois, sans aucun motif, chez l’officier de gendarmerie[2]

Dans la grande maison en face de la nôtre, chez l’ingénieur Dôljikov, on jouait du piano. Il commençait à faire sombre et les étoiles clignotaient dans le ciel. Lentement, rendant les saluts qu’on lui faisait, mon père, coiffé de son vieux chapeau haut de forme à larges bords relevés, passa, donnant le bras à ma sœur.

– Regarde, lui dit-il, en lui montrant le ciel avec le parapluie dont il venait de me frapper, regarde le ciel. Les plus petites étoiles sont des mondes. Comme l’homme est petit en comparaison de l’univers !

Et il disait cela comme s’il fût extraordinairement flatté et s’il lui fût agréable d’être si infime. Quel homme dépourvu de génie ! Il était malheureusement en ville le seul architecte ; aussi, depuis quinze à vingt ans, il ne s’y trouvait pas, à ma connaissance, une seule maison passable. Quand on lui commandait un plan, mon père dessinait d’abord la salle et le salon. De même que, au temps jadis, les jeunes filles des Instituts[3] ne savaient danser qu’en partant de la cheminée ; de même l’idée artistique de mon père ne pouvait partir que de la salle et du salon. Il y ajoutait la salle à manger, la chambre des enfants, le bureau ; il réunissait ensuite ces pièces par des portes, qui toutes se commandaient infailliblement, en sorte que chaque pièce avait deux ou trois portes de trop.

Vraisemblablement, sa conception était extrêmement embarrassée et courte ; et chaque fois, comme s’il sentait que quelque chose manquait, mon père recourait à différentes adjonctions, les aboutant les unes aux autres. Je vois, dans ma mémoire, une entrée étroite, des petits corridors, des escaliers tortus menant à un demi-étage, où l’on ne peut se tenir que courbé, et où le plancher, au lieu d’être uni, forme trois marches, comme dans les bains de vapeur. La cuisine était infailliblement dans le sous-sol, voûtée et carrelée de briques. La façade avait une expression obstinée et dure ; elle offrait des lignes sèches, timides. La toiture était écrasée, et sur de grosses cheminées, ventrues, s’élevaient des mitres, inévitablement grillagées et des girouettes noires et grinçantes. Toutes les maisons construites par mon père se ressemblaient. On ne sait pourquoi, elles me rappelaient vaguement son chapeau haut de forme, sa nuque maigre et obstinée… Avec le temps, on s’habitua en ville au manque de talent de mon père ; il s’y implanta et devint notre style.

Ce style, mon père l’introduisit aussi dans la vie de ma sœur ; et tout d’abord il lui donna le nom de Cléopâtra, tandis qu’il me prénommait Missaïl. Quand ma sœur était encore petite, mon père l’effarait en lui parlant des étoiles, des anciens sages, de nos ancêtres, ou en lui expliquant longuement ce qu’est la vie, le devoir. Et maintenant qu’elle avait vingt-six ans, il continuait de même, ne lui permettant de donner le bras qu’à lui-même et s’imaginant que, tôt ou tard, un jeune homme convenable se présenterait qui voudrait l’épouser par estime pour ses qualités personnelles, à lui. Cléopâtra adorait son père, le craignait, et croyait à son esprit extraordinaire.

Il fit tout à fait noir et peu à peu la rue devint déserte. Dans la maison d’en face, la musique se tut. La porte cochère s’ouvrit toute grande et, jouant doucement de ses grelots, une voiture à trois chevaux descendit notre rue. C’était l’ingénieur et sa fille, qui allaient se promener. Il était temps d’aller me coucher !

J’avais une chambre à la maison, mais je vivais dans la cour, dans un appentis adossé à un hangar de briques, que l’on avait construit dans le temps pour serrer les harnais. On avait, pour cela, enfoncé dans le mur de gros champignons en bois. L’appentis était maintenant inutile et mon père y logeait depuis trente ans ses journaux qu’il faisait relier par semestre, on ne sait pourquoi, et défendait à tous de toucher. En habitant l’appentis, j’étais moins souvent sous les yeux de mon père et de ses invités, et il me semblait qu’en ne vivant pas dans une vraie chambre, et ne venant pas dîner chaque jour à la maison, les paroles de mon père, que je vivais à ses dépens, étaient moins humiliantes pour moi.

Ma sœur m’attendait. Elle m’apportait pour souper, en cachette de mon père, une petite tranche de veau froid et un morceau de pain. Chez nous, on répétait souvent : « L’argent aime les comptes », « le copek fait le rouble », etc., et ma sœur, écrasée par ces platitudes, s’efforçait uniquement de réduire les dépenses. À cause de cela, on mangeait mal.

Ayant posé l’assiette sur la table, ma sœur s’assit sur mon lit et se mit à pleurer.