– Missaïl, dit-elle, que fais-tu de nous ?
Elle ne se couvrit pas le visage ; ses larmes coulèrent sur sa poitrine et ses mains ; et son expression était douloureuse. Elle s’affaissa sur mon oreiller, laissant couler ses larmes, tremblant de tout son corps, et sanglotant.
– Tu as encore quitté ta place, dit-elle. Oh ! comme c’est affreux !
– Mais comprends, sœur ! lui dis-je.
Et parce qu’elle pleurait, le désespoir m’envahit.
Comme un fait exprès, tout le pétrole de ma petite lampe était brûlé ; la mèche fumait et la lampe allait s’éteindre. Les champignons aux murs semblaient plus rébarbatifs et leurs ombres dansaient.
– Aie pitié de nous ! dit ma sœur, en se levant. Notre père a un chagrin immense, et moi j’en suis malade ; je deviens folle. Qu’adviendra-t-il de toi ? demanda-t-elle en sanglotant toujours, et tendant les bras vers moi… Je t’en prie, je t’en supplie, au nom de notre mère défunte, retourne à ton bureau !
– Je ne peux pas, Cléopâtra, lui dis-je, sentant que j’allais céder. Je ne peux pas !
– Pourquoi ? continua ma sœur. Si tu ne t’es pas entendu avec tes chefs, cherche une autre place. Pourquoi ne pas entrer au chemin de fer ? Je viens de causer avec Anioûta Blagovo. Elle m’assure qu’on t’y prendra, et, même, elle a promis d’intervenir pour toi. Au nom de Dieu, réfléchis, Missaïl ! Réfléchis, je t’en supplie !
Nous parlâmes encore un peu, et je cédai ; je dis que la pensée de servir au chemin de fer ne m’était jamais venue et que j’étais prêt à essayer. Ella sourit joyeusement, les larmes aux yeux, me serra la main et continua encore à pleurer, ne pouvant s’arrêter. Et j’allai chercher du pétrole à la cuisine.
II
Dans notre ville, parmi les amateurs de spectacles de société, de concerts et de tableaux vivants, organisés dans un but de bienfaisance, le premier rang revenait aux Ajôguine. Ils habitaient leur maison sur la Bolchâïa Dvoriânnskâïa, fournissaient toujours le local, et prenaient sur eux tous les soucis et tous les frais. Cette famille de propriétaires riches possédait dans le district près de trois mille arpents avec une magnifique maison ; mais elle n’aimait pas la campagne et habitait la ville, été comme hiver. La famille se composait de la mère, grande femme maigre et délicate, portant les cheveux courts, une blouse courte et une jupe à l’anglaise – et de trois filles. En parlant d’elles, on ne les nommait pas par leurs prénoms ; on disait simplement : l’aînée, la cadette et la plus jeune. Elles avaient toutes de vilains mentons pointus, étaient myopes, voûtées et habillées comme leur mère. Elles blésaient lourdement, et, malgré cela, elles prenaient inévitablement part à chaque spectacle. Elles avaient toujours en train quelque entreprise de bienfaisance, jouaient, déclamaient ou chantaient. Elles étaient très sérieuses et ne souriaient jamais. Et, même dans les vaudevilles avec chant, elles jouaient sans la moindre gaieté, avec un air absorbé, comme si elles faisaient de la comptabilité.
J’aimais ces spectacles et surtout les répétitions, fréquentes, désordonnées, bruyantes, après lesquelles on nous offrait à souper. Au choix des pièces et à la répartition des rôles je ne prenais aucune part. Mais le travail dans les coulisses me revenait. Je brossais les décors, copiais les rôles. Je soufflais, grimais, et on m’avait confié l’exécution des effets, comme le tonnerre, le chant du rossignol, etc, etc. Comme je n’avais ni état défini, ni vêtements convenables, je me tenais pendant les répétitions dans l’ombre des coulisses et me taisais modestement.
Je peignais les décors dans le hangar ou dans la cour. Un peintre, ou comme il se qualifiait lui-même, un entrepreneur de peinture, m’aidait. Il s’appelait Andréy Ivânov. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, grand, très maigre et pâle, la poitrine rentrée, les tempes creuses, et des bleus sous les yeux, l’air même un peu effrayant. Il avait je ne sais quelle maladie de langueur, et chaque automne et chaque printemps, on disait qu’il s’en allait ; mais après être resté couché quelque temps, il se relevait et disait ensuite étonné : « Voilà, je ne suis pas encore mort ! »
En ville, on l’appelait Rédka[4], et on disait que c’était son véritable nom. Il aimait comme moi le théâtre, et, à peine entendait-il dire qu’un spectacle s’organisait, il abandonnait tous ses travaux et venait peindre des décors chez les Ajôguine.
Le lendemain de mon explication avec ma sœur, je travaillai chez eux du matin au soir. La répétition était fixée à sept heures et une heure avant le commencement du spectacle, tous les acteurs étaient au complet dans la salle. Sur la scène, l’aînée, la cadette et la plus jeune circulaient, en lisant leurs rôles. Rédka, en long pardessus rougeâtre, un cache-nez autour du cou, accoudé au mur, regardait la scène d’un air pieux. Mme Ajôguine s’approchait de l’un ou de l’autre de ses invités et disait à chacun quelque chose d’agréable. Elle regardait chacun fixement et parlait bas, comme si elle lui confiait un secret.
– Il doit être bien difficile de peindre des décors, dit-elle doucement, en s’approchant de moi. Nous venions à l’instant de parler avec Mme Moufké des préjugés quand je vous ai vu entrer. Mon Dieu, toute, toute ma vie j’ai lutté contre les préjugés ! Pour convaincre les domestiques que toutes leurs terreurs sont vaines, je laisse toujours brûler trois bougies, et je commence toutes mes affaires sérieuses un treize.
Survint la fille de l’ingénieur Dôljikov, jolie, blonde, potelée, habillée, comme on disait : « tout à la parisienne ». Elle ne jouait pas, mais on mettait pour elle une chaise sur la scène pendant les répétitions, et le spectacle ne commençait que lorsqu’elle apparaissait au premier rang, joyeuse, et éblouissant tout le monde par sa mise. Il lui était permis, comme à un oiseau huppé de la capitale, de faire des remarques aux répétitions, et elle les faisait avec un gentil sourire condescendant. On voyait qu’elle considérait nos spectacles d’amateurs comme des jeux d’enfants. On disait d’elle qu’elle avait étudié le chant au Conservatoire de Pétersbourg et même, qu’elle avait chanté tout un hiver dans un opéra privé. Elle me plaisait beaucoup, et, durant les répétitions et les spectacles, je ne la quittais pas des yeux.
J’avais déjà pris le cahier pour souffler, quand ma sœur survint à l’improviste. Sans ôter son manteau et son chapeau, elle s’approcha de moi et me dit :
– Viens, je te prie.
Je sortis.
Derrière la scène, près de la porte se tenait Anioûta Blagovo, elle aussi en chapeau, avec une voilette sombre. C’était la fille du président du tribunal ; il habitait depuis longtemps notre ville, presque depuis la fondation de la Cour d’arrondissement. Comme elle était de haute taille et bien faite, sa participation aux tableaux vivants était réputée obligatoire ; mais quand elle représentait une fée ou la gloire, sa figure brûlait de honte.
Elle ne jouait pas dans les pièces, ne venait aux répétitions qu’une minute, pour quelque affaire, et n’entrait pas dans la salle. On voyait que, maintenant aussi, elle n’était venue que pour une minute.
– Mon père m’a parlé de vous, dit-elle sèchement, sans me regarder, et rougissant. M. Dôljikov a promis de vous donner un emploi au chemin de fer. Il sera chez lui demain ; allez-y.
Je m’inclinai et la remerciai de s’être dérangée.
– Vous pouvez laisser cela, dit-elle, en indiquant le cahier que je tenais.
Elle et ma sœur s’approchèrent de Mme Ajôguine et chuchotèrent quelques minutes en me regardant ; elles se concertaient sur quelque chose.