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– En effet, dit Mme Ajôguine en s’approchant de moi, et en me regardant fixement dans les yeux ; en effet, si cela vous détourne des occupations sérieuses (elle m’enleva le cahier des mains), vous pouvez le remettre à quelqu’un ; ne vous inquiétez pas, mon ami, allez en paix.

Je pris congé et sortis tout confus. En descendant l’escalier, je vis ma sœur et Anioûta Blagovo qui causaient vivement de quelque chose, probablement de mon entrée au chemin de fer, et qui se pressaient. Ma sœur n’était jamais venue aux répétitions ; sa conscience, sans doute, la torturait maintenant : elle craignait que notre père n’apprît qu’elle était allée sans sa permission chez les Ajôguine.

Le lendemain, je me rendis vers une heure chez Dôljikov. Le valet de chambre m’introduisit dans une très belle pièce qui était le salon de l’ingénieur et, en même temps, son cabinet de travail. Tout y était élégant et semblait singulier à un homme aussi peu expérimenté que moi. Des tapis de prix, d’énormes fauteuils, des bronzes, des tableaux, des cadres dorés ou en peluche. Des photographies de très belles femmes, éparpillées sur les murs, des visages spirituels, beaux, des poses aisées. La porte du salon ouvrait directement dans le jardin, sur la terrasse. On voyait les lilas, la table mise pour le déjeuner, beaucoup de bouteilles, un bouquet de roses. Cela sentait le printemps, le cigare fin et le bonheur. Il semblait que tout disait : Voyez, cet homme a vécu, a travaillé, et il a enfin atteint tout le bonheur possible sur terre ! Près de la table à écrire, la fille de l’ingénieur lisait le journal.

– Vous venez parler à mon père ? demanda-t-elle. Il prend une douche ; il va venir tout de suite ; asseyez-vous en attendant, je vous prie.

Je m’assis.

– Vous demeurez en face, n’est-ce pas ? dit-elle après un court silence.

– Oui.

– Par désœuvrement, excusez-moi, je regarde tous les jours à la fenêtre ce qui se passe, poursuivit-elle en regardant le journal, et je vous vois souvent vous et votre sœur. Elle a toujours une expression si bonne et si concentrée.

Dôljikov entra. Il s’essuyait le cou avec une serviette.

– Papa, monsieur Pôloznév, dit sa fille.

– Oui, oui, dit-il vivement sans me tendre la main ; Blagovo m’a parlé de vous. Mais, écoutez : que puis-je vous donner ? quelles places ai-je ? Vous êtes drôles, messieurs ! continua-t-il plus haut et comme s’il me faisait une remontrance. Il en vient, comme cela chez moi, une vingtaine par jour. Ils s’imaginent que c’est une administration. Mais c’est d’une ligne de chemin de fer que je m’occupe, messieurs ; et ce sont des travaux forcés ! J’ai besoin de mécaniciens, de serruriers, de terrassiers, de menuisiers, de puisatiers, et vous ne savez tous qu’écrire, rester assis… rien de plus ! Vous n’êtes tous que des scribes !

Et je sentis qu’il émanait de lui la même félicité que de ses tapis et de ses fauteuils. Il était replet, bien portant, bien lavé, les joues rouges, la poitrine large ; en chemise d’indienne et pantalons larges, il était tel qu’une figurine de postillon en porcelaine. Il avait une petite barbe frisée, taillée en rond, pas un poil gris, le nez busqué, les yeux foncés, radieux et innocents.

– Que savez-vous faire ? reprit-il. Vous ne savez rien ! Moi, je suis ingénieur, je suis un homme à l’abri du besoin, mais avant que je me sois frayé ma route, j’ai tiré la harde longtemps. J’ai commencé par être mécanicien ; j’ai travaillé deux ans en Belgique comme simple graisseur de roues. Songez-y vous-même, mon bon ! quel travail puis-je vous offrir ?

– Vous avez sans doute raison… balbutiai-je, confus, ne pouvant pas supporter le regard de ses yeux radieux et innocents.

– Savez-vous au moins faire marcher un appareil ? me demanda-t-il, après avoir réfléchi.

– Oui, j’ai été employé au télégraphe.

– Ah ! alors nous verrons ! Allez pour l’instant à Doubètchnia. J’ai là-bas une sorte de télégraphiste, mais qui ne vaut absolument rien.

– Quelles seront mes occupations ? demandai-je.

– Nous verrons plus tard. Allez-y tout de suite et je donnerai des ordres. Seulement, s’il vous plaît, ni ivrognerie, ni aucune espèce de réclamation ; sinon, je vous renvoie.

Il s’éloigna sans même me saluer de la tête. Je m’inclinai devant lui et devant sa fille qui lisait le journal, et je sortis. J’avais le cœur si gros que lorsque ma sœur me demanda comment j’avais été reçu, je ne pus dire un mot.

Pour aller à Doubètchnia, je me levai de grand matin, avec le soleil. Il n’y avait pas âme qui vive sur notre grande rue de la Noblesse ; tout le monde dormait et mes pas résonnaient solitaires et sourds. Les peupliers, couverts de rosée, emplissaient l’air d’une douce odeur. J’étais triste, je ne voulais pas quitter la ville… Je l’aimais, ma ville ! Elle me semblait si belle, si douce ! J’aimais cette verdure, les calmes matins ensoleillés, le son de nos cloches, mais les gens avec lesquels je vivais dans cette ville m’ennuyaient, m’étaient étrangers et, parfois même, me dégoûtaient ; je ne les aimais, ni ne les comprenais. Je ne comprenais pas pourquoi et de quoi vivaient ces soixante-cinq mille hommes. Je savais qu’à Kîmry on fabrique des chaussures, qu’à Toûla on fait des samovars et des fusils, qu’Odessa est un port ; mais ce qu’était notre ville, et ce qu’on y faisait, je ne le savais pas.

La Bolchâïa Dvoriânnskaïa et deux autres rues convenables vivaient de capitaux et d’appointements de fonctionnaires ; mais de quoi vivaient les huit autres rues, qui s’allongeaient parallèlement sur trois verstes et disparaissaient derrière la colline, cela avait toujours été pour moi une énigme impénétrable.

Comment vivaient ses habitants, il est honteux de le dire… Ni jardin, ni théâtre, ni orchestre convenable. Les bibliothèques de la ville et du club n’étaient fréquentées que par les jeunes juifs, et les revues et les livres nouveaux restaient des mois sans être lus. Les riches et les intellectuels dormaient dans des chambres petites et mal aérées, dans des lits de bois, pleins de punaises. On tenait les enfants dans des pièces abominablement sales, appelées chambres d’enfants, et les domestiques, même vieux et respectables, couchaient par terre à la cuisine et avaient des guenilles pour couvertures. Les jours gras, les maisons sentaient le borchtch[5], et, les jours maigres, l’esturgeon frit à l’huile de tournesol. On mangeait mal, on buvait une eau insalubre.

À l’hôtel de ville, chez le gouverneur, chez l’archevêque, dans toutes les maisons, on disait depuis nombre d’années, qu’on manquait en ville d’eau potable, et à bon marché, et qu’il était indispensable d’emprunter deux cent mille roubles au gouvernement pour en amener. Des gens très riches, dont il était une trentaine dans notre ville, et qui parfois perdaient au jeu des domaines entiers, buvaient aussi de cette mauvaise eau et parlaient toute leur vie avec frénésie d’un emprunt ; et je ne comprenais pas cela ! Il me semblait qu’il eût été plus simple pour eux de sortir ces deux cent mille roubles de leurs poches. Dans toute la ville, je ne connaissais pas un seul honnête homme. Mon père touchait des pots-de-vin et s’imaginait qu’on les lui donnait par estime pour ses qualités morales. Les lycéens, afin de passer d’une classe dans une autre, prenaient pension chez leurs maîtres, qui la leur faisaient payer très cher. La femme du commandant de recrutement recevait de l’argent des recrues et permettait même qu’on lui offrît des parties fines, si bien qu’une fois, à l’église, elle ne put pas, s’étant agenouillée, se lever, parce qu’elle était ivre. Pendant l’appel de la classe, les médecins militaires touchaient aussi de l’argent. Le médecin de la mairie et le vétérinaire avaient mis un impôt sur les bouchers et les restaurants. À l’école du district, on trafiquait des certificats qui donnent une exemption de service militaire de troisième catégorie. Les prêtres-doyens recevaient de l’argent des paroisses qui étaient sous leur dépendance et des marguilliers. Au conseil municipal, à la commission des artisans, à la commission de médecine, dans toutes les autres administrations, on criait à chaque impétrant : « Il faut remercier ! » Et l’interpellé revenait pour donner trente à quarante copeks ! Et ceux qui ne prenaient pas d’argent, comme par exemple, les membres du tribunal étaient hautains, ne vous donnaient que deux doigts au lieu d’une poignée de main, se distinguaient par leur froideur, la mesquinerie de leurs raisonnements, jouaient beaucoup aux cartes, buvaient beaucoup, faisaient des mariages d’argent et avaient incontestablement une influence fâcheuse et pernicieuse sur la société. Seules, les jeunes filles exhalaient de la pureté. La plupart d’entre elles avaient de nobles aspirations, l’âme droite et honnête ; mais elles ne comprenaient pas la vie et croyaient aussi que les pots-de-vin se donnaient en reconnaissance des qualités morales. Mariées, elles vieillissaient vite, se laissaient aller, et s’enlisaient sans espoir dans la fange d’une existence banale et mesquinement bourgeoise.