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Tchéprakov était faible de constitution, étroit de poitrine, voûté, avec de longues jambes. Ses cravates étaient roulées en corde ; il n’avait pas de gilet et portait des bottes pires que les miennes, avec des talons déjetés.

Ses yeux clignaient rarement et il avait une expression inquiète, comme s’il voulait saisir quelque chose ; il s’agitait toujours.

– Attends donc !… disait-il en s’agitant… Mais écoute !… Que viens-je donc de dire ?

Nous causâmes. Il m’apprit que la propriété dans laquelle nous nous trouvions appartenait tout récemment encore aux Tchéprakov ; elle était passée cet automne seulement à l’ingénieur Dôljikov, qui considérait comme plus avantageux d’avoir des propriétés que des titres ; il avait déjà acheté trois belles propriétés dans les environs. La mère de Tchéprakov, au moment de la vente, s’était réservé le droit de vivre deux ans dans une des ailes de la maison, et avait obtenu une place pour son fils au bureau.

– Lui est-il difficile d’acheter ! dit Tchéprakov parlant de l’ingénieur. Ne rançonne-t-il pas assez les entrepreneurs ? Il écorche tout le monde !

Puis il m’emmena dîner, ayant soudainement résolu que je vivrais avec lui dans l’aile et que je prendrais mes repas chez sa mère.

– Bien qu’elle soit pingre, dit-il, elle ne te fera pas payer cher.

Dans les petites chambres où vivait sa mère, on était très à l’étroit. Toutes les pièces, même l’entrée et l’antichambre, étaient encombrées de meubles, qu’après la vente du bien on y avait transportés de la grande maison. Tous ces meubles étaient anciens, en acajou.

Mme Tchéprakov, femme âgée, très corpulente, avec des yeux à la chinoise, était assise à la fenêtre dans un grand fauteuil, et tricotait un bas. Elle me reçut cérémonieusement.

– Maman, c’est Pôloznév, dit Tchéprakov en me présentant ; il vient travailler ici.

– Est-ce que vous êtes noble ? me demanda sa mère d’une voix étrange et désagréable. (Il me semblait que de la graisse bouillait dans sa gorge.)

– Oui, répondis-je.

– Asseyez-vous.

Le dîner était mauvais. On servit un ramequin au fromage blanc, amer, et une soupe au lait. Les yeux d’Hélèna Nikîforovna clignaient sans cesse étrangement, tantôt l’un, tantôt l’autre. Bien qu’elle parlât et mangeât, il y avait déjà quelque chose de mort dans toute sa personne et il traînait autour d’elle une odeur de cadavre. La vie, comme un petit feu qui persiste, couvait à peine en elle, ainsi que ce double sentiment qu’elle était une propriétaire noble, ayant eu naguère des serfs, et qu’elle était une générale à qui les domestiques doivent donner le titre d’excellence. Et quand ces pitoyables restes de vie se ravivaient un instant, elle disait à son fils :

Jean[6], tu ne tiens pas ton couteau comme il faut !

Ou bien, elle se tournait vers moi, essoufflée, avec l’affectation d’une maîtresse de maison qui veut intéresser son hôte et disait :

– Vous savez, nous avons vendu notre propriété. C’est dommage assurément ; nous y étions habitués ; mais Dôljikov a promis de nommer Jean chef de la gare de Doubètchnia, en sorte que nous ne partirons pas d’ici. Nous habiterons la gare qui sera comme notre maison. L’ingénieur est si bon ! Ne trouvez-vous pas qu’il est beau ?

Naguère, les Tchéprakov vivaient richement, mais, après la mort du général, tout changea. Hélèna Nikîforovna commença par se brouiller avec ses voisins, à plaider, et elle cessa de payer régulièrement les régisseurs et les ouvriers. Elle craignait toujours qu’on ne la volât, et au bout de quelques dix ans, Doubètchnia devint méconnaissable.

Derrière la grande maison, il y avait un vieux jardin déjà redevenu sauvage, étouffé par les mauvaises herbes et les arbrisseaux. Je passai sur la terrasse, belle encore et solide. Par la porte vitrée, on apercevait une pièce parquetée, qui avait dû être le salon ; il n’y restait qu’un piano ancien et, aux murs, des gravures dans de larges cadres en acajou. Des pivoines et des pavots, vestiges des anciens parterres, dressaient au-dessus de l’herbe leurs têtes blanches ou écarlates. Dans les allées poussaient, à l’envi l’un de l’autre, de jeunes érables et des ormes, que les vaches broutaient. Cela formait broussailles et le jardin paraissait impénétrable.

Mais il n’en était ainsi qu’auprès de la maison où il y avait des peupliers, des pins et de vieux tilleuls du même âge qu’elle, jalonnant les anciennes allées. Au delà on avait nettoyé le jardin pour y faucher de l’herbe ; et là on n’étouffait plus comme dans une étuve, les toiles d’araignées ne nous entraient plus dans la bouche et les yeux ; un peu d’air circulait.

Plus on s’éloignait, plus il y avait d’espace ; et les cerisiers, les pruniers, les pommiers, aux larges branches qu’enlaidissaient des tuteurs et des cancers, et des poiriers, si hauts qu’on n’y pouvait pas croire, poussaient en toute liberté. Cette partie du jardin était louée par des marchands de la ville. Un moujik, faible d’esprit, qui habitait une hutte, la gardait des voleurs et des sansonnets.

Le jardin, toujours plus éclairci, se transformait en une véritable prairie, descendait vers la rivière couverte de roseaux verts et de saules pleureurs. Près de l’écluse du moulin, il y avait un bief profond et poissonneux. Le petit moulin au toit de chaume tictaquait furieusement ; les grenouilles coassaient à tue-tête. Sur l’eau, unie comme une glace, se formaient parfois des ronds, et les nénuphars, remués par les poissons joyeux, frissonnaient doucement. De l’autre côté de la petite rivière, se trouvait le hameau de Doubètchnia. Le bief, bleu et calme, attirait, promettant la fraîcheur et le repos. Et maintenant, tout cela, le bief, le moulin, les rives attrayantes, tout appartenait à l’ingénieur…

Mon nouveau service commença. Je recevais les télégrammes et les transmettais ; je tenais différents registres, et recopiais les bons, les plaintes et les rapports que nous envoyaient des contremaîtres et des maîtres-ouvriers peu lettrés. Mais, la plus grande partie de la journée, je ne faisais rien et arpentais la chambre, attendant les dépêches ; ou bien, je mettais à ma place un petit garçon, et allais me promener au jardin jusqu’à ce que le gamin vînt me dire que l’appareil appelait.

Je dînais chez Mme Tchéprakov. On servait très rarement de la viande ; les plats se composaient de laitage, et, le mercredi et le vendredi, on faisait maigre. On se servait ces jours-là d’assiettes roses qu’on appelait « les assiettes maigres ». Mme Tchéprakov clignait toujours des yeux ; et en sa présence, je me sentais toujours mal à l’aise.

Comme il n’y avait pas assez de travail, même pour un seul, Tchéprakov ne faisait rien. Il dormait ou s’en allait avec son fusil, tirer des canards sur le bief. Le soir, il s’enivrait au village ou à la gare ; et, avant de se coucher, il se regardait dans une petite glace en criant :

– Bonjour, Ivane Tchéprakov !

Ivre, il était très pâle, se frottait sans cesse les mains, et riait comme s’il hennissait : gui-gui-gui ! Par effronterie il se déshabillait entièrement et courait nu dans les champs. Il mangeait des mouches, les trouvant aigrelettes.

IV

Un jour, après le repas, il accourut tout essoufflé en me disant :

– Viens, ta sœur est arrivée.

Je sortis.

En effet, près de l’entrée de la grande maison, se trouvait un véhicule de louage ; ma sœur était venue de la ville avec Anioûta Blagovo et un monsieur en dolmande toile blanche. En m’approchant, je le reconnus ; c’était le frère d’Anioûta, alors médecin militaire.

– Nous sommes venus faire un pique-nique, me dit-il, cela ne vous dérange pas ?