Выбрать главу

Le premier temps, tout m’intéressait, tout m’était nouveau, comme si je venais de naître une seconde fois. Je pouvais dormir sur la terre, marcher pieds nus, ce qui est très agréable ; je pouvais me mêler au simple peuple sans gêner personne. Quand un cheval de fiacre tombait dans la rue, je courais aider à le relever, sans craindre de salir mes vêtements. Le principal était de vivre à mon propre compte et de n’être à la charge de personne.

La peinture des toits, surtout en fournissant l’huile et la couleur, était considérée comme un ouvrage très lucratif ; à cause de cela, de bons maîtres-ouvriers, comme Rédka, ne faisaient pas fi de ce travail grossier et ennuyeux. En pantalons courts, les pieds maigres et violets, il marchait sur les toits, ressemblant à une cigogne ; et je l’entendais dire, tout en maniant le pinceau et soupirant lourdement :

– Malheur, malheur à nous, pauvres pécheurs !

Il marchait sur les toits tout aussi aisément que sur un plancher. Bien qu’il fût malade et pâle comme un mort, son agilité était extraordinaire.

Tout comme les jeunes, il peignait les dômes et les coupoles des églises, sans échafaudages, à l’aide seulement d’échelles et de cordes, et quand il était à une grande hauteur, il était un peu effrayant de le voir se redresser soudain de toute sa taille et proclamer à on ne sait qui :

– Le puceron mange l’herbe, la rouille le fer et le mensonge l’âme !

Ou bien, pensant à quelque chose, il se répondait tout haut :

– Tout est possible ! Tout peut arriver !

Quand je rentrais de mon travail, tous les gens assis sur des bancs près des portes, tous les marchands, les gamins, et leurs patrons, me lançaient diverses remarques moqueuses et méchantes, et cela m’irritait au début et me semblait monstrueux.

– Petit Profit ! Barbouilleur ! Ocre !

Personne n’était plus malveillant pour moi que ceux qui avaient été, naguère encore, de petites gens et avaient gagné leur pain en trimant. Au marché, quand je passais près du marchand de fer, on m’aspergeait d’eau, comme par hasard, et même, une fois, on lança un bâton contre moi. Un marchand de poisson, à cheveux blancs, me barra le passage et m’apostropha avec colère :

– Ce n’est pas de toi qu’on a pitié, imbécile ! C’est de ton père !

Mes connaissances, quand elles me rencontraient, étaient gênées, on ne sait pourquoi. Certains me prenaient pour un original et un bouffon ; d’autres me plaignaient ; les troisièmes ne savaient comment se comporter et j’avais peine à les comprendre. Un jour, je rencontrai Anioûta Blagovo. J’allais à mon travail et portais deux longs pinceaux et un seau de couleur. M’ayant reconnu, Anioûta rougit.

– Je vous prie de ne pas me saluer dans la rue… me dit-elle nerveusement, d’une voix tremblante et sévère, sans me tendre la main. Et des larmes brillèrent dans ses yeux. Si vous croyez que vous faites ce que vous devez, soit !… mais je vous prie d’éviter de me rencontrer !

Je n’habitais plus la Bolchâïa Dvoriânnskaïa, mais le faubourg Makârikha, chez mon ancienne bonne, Kârpovna, brave vieille, taciturne, qui pressentait toujours quelque malheur, craignait tous les songes et voyait même dans les abeilles et les guêpes qui entraient dans sa chambre de mauvais présages. Et de m’être fait ouvrier, cela aussi ne présageait, à son avis, rien de bon.

– Malheur à toi, disait-elle en remuant tristement la tête. Malheur à toi.

Dans la petite maison vivait avec elle son fils adoptif Prokôfy, le boucher, un garçon de trente ans, énorme, mal bâti, roux, avec des moustaches raides. Me rencontrant il me cédait respectueusement le pas, et quand il était ivre, me saluait militairement, les cinq doigts de sa main écartés. Le soir, il soupait et je l’entendais, à travers la cloison de planches, soupirer et grogner, en ingurgitant l’un après l’autre des verres de vodka.

– Mère ! appelait-il à mi-voix.

– Eh bien, répondait Kârpovna qui aimait à la folie son fils adoptif. Qu’as-tu, mon petit ?

– Je peux, mère, vous donner une satisfaction. En cette vie terrestre et cette vallée de larmes, je vous nourrirai jusqu’à vos vieux jours ; et quand vous mourrez, je vous enterrerai à mes frais. Je le dis, et ce sera.

Je me levais tous les jours avant l’aube, et me couchais tôt. Nous autres, ouvriers peintres, nous mangions beaucoup et dormions profondément ; mais je ne sais pourquoi, j’avais, la nuit, de très forts battements de cœur. Je ne me disputais pas avec mes camarades.

Les injures, les jurons affreux et les invectives dans le genre de : « que tes yeux éclatent », ou : « que le choléra te torde », ne cessaient pas, mais nous vivions cependant en bonne intelligence. Les camarades supposaient que j’appartenais à une secte religieuse et se moquaient de moi avec bonhomie, disant que même mon père m’avait renié. Ils racontaient aussi qu’ils allaient rarement eux-mêmes à l’église et que beaucoup d’entre eux n’avaient pas été à confesse depuis dix ans. Ils justifiaient leur libertinage en disant que le peintre est parmi les hommes comme le choucas parmi les oiseaux. Ils m’aimaient et me traitaient avec respect. Il leur plaisait évidemment que je ne fusse pas buveur, ne fumasse pas, et menasse une vie calme et rangée. Ils étaient seulement surpris de ne pas me voir comme eux voler l’huile, ni aller avec eux demander des pourboires aux clients. Voler de l’huile et de la couleur au patron, était un usage du métier, et n’était pas regardé comme un vol. Il est à remarquer qu’un homme aussi juste que Rédka emportait chaque fois, en quittant le travail, un peu de blanc de céruse et d’huile. Demander des pourboires ne faisait aucune honte, même aux vieillards respectables qui possédaient des maisons à Makârikha ; et il était déplaisant et honteux de voir la foule des camarades féliciter un homme de rien, au commencement et à la fin des travaux, et le remercier humblement de ce qu’il leur eût donné dix copeks.

Ils se tenaient avec les clients comme de rusés courtisans et je me rappelais presque chaque jour le Polonius de Shakespeare.

– Il pleuvra probablement, disait le client en regardant le ciel.

– Il pleuvra, il pleuvra certainement, acquiesçaient les peintres.

– Cependant les nuages ne sont pas des nuages de pluie ; il ne pleuvra peut-être pas.

– Il ne pleuvra pas, votre Noblesse ; il ne pleuvra assurément pas.

Derrière eux, ils parlaient des clients ironiquement ; et par exemple, voyant un monsieur assis à un balcon, lisant son journal, ils disaient :

– Il lit le journal et je parie qu’il n’a rien à manger.

Je n’allais pas voir les miens. En rentrant chez moi, je trouvais des billets courts et inquiets, où ma sœur me parlait de mon père. Tantôt, à dîner, il avait été particulièrement préoccupé ; tantôt il avait chancelé, s’était enfermé chez lui, et n’était pas sorti de longtemps. Ces nouvelles m’agitaient. Je ne pouvais pas dormir, et parfois j’allais rôder à la Bolchâïa Dvoriânnskaïa, devant notre maison, regardant les fenêtres sombres, et tâchant de deviner si chez nous tout allait bien. Ma sœur venait les dimanches, en cachette, faisant mine de ne pas venir chez moi, mais chez notre bonne. Si elle entrait chez moi, elle était très pâle, les yeux en larmes ; et tout de suite elle recommençait à pleurer.

– Notre père n’y résistera pas, disait-elle. S’il lui arrivait – Dieu nous en préserve ! – un malheur, ta conscience te le reprocherait toute la vie. C’est affreux, Missaïl ! Je t’en supplie au nom de notre mère, change de conduite !