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Après ce jour-là, chaque fois que ma sœur venait chez moi, Blagovo y apparaissait aussi, et tous deux se saluaient comme si leur rencontre était fortuite. Ma sœur nous écoutait discuter, tous les deux, et, pendant ce temps, elle avait une expression joyeuse, ravie, émue et curieuse. Il me semblait que, devant ses yeux, s’ouvrait peu à peu un monde tout nouveau, qu’elle tâchait de pénétrer maintenant. En l’absence du médecin, elle était silencieuse et triste, et si elle pleurait quelquefois, assise sur mon lit, c’était pour des raisons qu’elle ne me disait pas.

En août, Rédka nous ordonna de nous préparer à aller travailler sur la ligne. Deux jours avant qu’on nous « poussât » comme un troupeau hors de la ville, mon père vint chez moi. Il s’assit et lentement, sans me regarder, essuya sa figure rouge, puis il prit dans sa poche notre Messager local et, sans se presser, appuyant sur chaque mot, il lut que mon camarade, le fils du directeur du bureau de la banque d’État, était nommé chef de division à la Chambre des finances.

– Et maintenant, dit-il en pliant le journal, regarde-toi ; tu n’es qu’un mendiant, un déguenillé, un vaurien ! Les ouvriers et les paysans eux-mêmes réclament l’instruction ; et toi, un Pôloznév, qui a des ancêtres nobles et distingués, tu descends dans la boue ! Mais je ne suis pas venu ici pour te parler : je ne m’occupe plus de toi, continua-t-il d’une voix sourde en se levant ; je suis venu savoir où est ta sœur, vaurien ! Elle a quitté la maison après dîner ; il est déjà près de huit heures, et elle n’est pas rentrée ! Elle a commencé à sortir sans me le dire ; elle est moins respectueuse avec moi, et je sens là le résultat de ta mauvaise et honteuse influence ! Où est-elle ?

Il avait à la main le parapluie que je connaissais ; je me troublais et me raidissais comme un écolier, attendant qu’il se mît à me battre. Mais il remarqua que je regardais son parapluie, et cela le retint probablement.

– Vis à ton gré, me dit-il ; je te prive de ma bénédiction.

– Oh ! saints de lumière ! balbutia ma bonne derrière la porte : malheureux que tu es ! Oh ! mon cœur pressent un malheur !…

Je travaillai sur la ligne. Pendant tout le mois d’août les pluies tombèrent sans cesse ; il faisait humide et froid ; on ne pouvait pas rentrer le blé, et, dans les grandes exploitations où l’on moissonnait à la machine, la paille restait, non pas en meules, mais en tas ; et je me rappelle que ces malheureux tas devenaient chaque jour plus noirs et que les grains commençaient à germer. Il était difficile de travailler. Les averses abîmaient tout ce que nous faisions. Rester dans les bâtiments de la gare et y dormir nous était interdit ; nous nichions dans les huttes de terre, sales et humides, où les cheminots vivaient en été. La nuit, je ne pouvais pas dormir à cause du froid et des cloportes qui couraient sur ma figure et mes mains. Et quand on travaillait près des ponts, chaque soir des cheminots en foule venaient chez nous, uniquement pour « rosser les peintres » ; c’était pour eux une espèce de sport. On nous rossait, on nous volait nos pinceaux, et, pour nous mettre hors de nous et nous forcer à nous battre, on abîmait notre ouvrage ; par exemple, on barbouillait en vert les guérites.

Pour mettre le comble à nos malheurs, Rédka commença à nous payer très irrégulièrement. Tous les travaux de peinture du secteur avaient été adjugés à un entrepreneur ; celui-ci les avait passés à un autre et ce dernier les passa à Rédka en se réservant 20 pour 100. Le travail en lui-même était désavantageux et encore la pluie survint !

Le temps passait sans que nous travaillions et Rédka nous devait nos journées. Les ouvriers, affamés, étaient prêts à le battre ; ils l’appelaient filou, buveur de sang, Judas le vendeur du Christ, et lui, le malheureux, soupirait, levait de désespoir les mains au ciel, et allait à tous moments chez Mme Tchéprakov emprunter de l’argent.

VII

L’automne fut pluvieux, sombre, boueux. Quand la morte-saison arriva, je restais des trois jours à la maison, sans ouvrage. Alors, je faisais différents travaux autres que la peinture. Par exemple, je traînais de la terre pour faire des sols battus et je recevais, pour cela, vingt copeks par jour. Blagovo était à Pétersbourg. Ma sœur ne venait plus chez moi. Rédka, malade, était couché, attendant chaque jour la mort.

Mon humeur, elle aussi, était couleur d’automne. Peut-être parce que, devenu ouvrier, je ne voyais que l’envers de la vie, je faisais presque chaque jour des découvertes qui me désespéraient. Ceux de mes concitoyens sur lesquels je n’avais précédemment aucune opinion, ou qui, à première vue, semblaient honnêtes, m’apparaissaient maintenant bas, cruels, capables de toutes les vilenies.

Comme nous étions des gens du peuple, on nous grugeait ; on nous trompait sur notre salaire ; on nous faisait attendre des heures sous des porches froids ou à la cuisine ; on nous insultait ; on nous traitait grossièrement.

Cet automne, je collais des papiers dans le salon de lecture de notre club. J’étais payé sept copeks le rouleau, et on m’enjoignit de signer que j’en avais reçu douze. Quand je refusai de le faire, un monsieur de bonne mine, avec des lunettes en or, l’un des administrateurs du club, me dit :

– Si tu parles encore, mauvais garnement, je te casse la gueule.

Et quand le domestique lui souffla que j’étais le fils de l’architecte Pôloznév, il se troubla, rougit, mais se remettant aussitôt, il dit :

– Que le diable l’emporte !

Dans les boutiques, on nous débitait, à nous autres ouvriers, de la viande passée, de la farine moisie et du thé qui avait déjà servi. À l’église, la police nous bousculait ; à l’hôpital, les infirmiers et les infirmières nous volaient, et, si, par pauvreté, nous ne leur donnions pas de pourboires, par représailles on nous servait à manger dans de la vaisselle sale. À la poste, le plus petit des employés s’arrogeait le droit de nous traiter comme des animaux et de crier grossièrement et impudemment : « Patiente ! Ne peux-tu pas attendre ? » Les chiens de garde mêmes nous traitaient sans aménité et se jetaient sur nous avec une fureur particulière. Mais ce qui me frappait le plus dans ma nouvelle situation, c’était le manque absolu de justice, ce que le peuple traduit par les mots : « Ils ont oublié Dieu. » Rarement un jour passait sans filouterie. Les marchands, en nous vendant l’huile de lin, les entrepreneurs, les ouvriers, et même les clients, nous trompaient. Il ne pouvait pas être question, on l’entend bien, d’aucun droit pour nous. L’argent même que nous avions gagné, nous devions le quémander respectueusement comme une aumône, restant sans casquette à la porte de l’escalier de service.

Je tapissais au club une des chambres voisines de la salle de lecture ; un soir, comme je m’apprêtais à partir, la fille de Dôljikov entra dans cette pièce, un paquet de livres à la main.

Je la saluai.

– Ah ! bonjour, dit-elle, en me reconnaissant tout de suite et me tendant la main. Enchantée de vous voir !

Elle souriait et regardait avec curiosité ma blouse, mon seau de colle, les papiers étendus par terre. Je me troublai, et elle aussi se sentit gênée.

– Excusez-moi de vous regarder ainsi, dit-elle ; on m’a beaucoup parlé de vous. Surtout le docteur Blagovo qui est tout simplement amoureux de vous. J’ai déjà fait la connaissance de votre sœur ; c’est une jeune fille charmante, sympathique, mais je n’ai pu la convaincre que, dans votre simplification d’existence, il n’y a rien d’effrayant. Au contraire, vous êtes maintenant l’homme le plus intéressant de la ville.